‹ Œuvres de Jérémie BenthamChapitre 422 sur 468 · CONSIDÉRATIONS SOR LES FAITS NON NATURELS · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS SOR LES FAITS NON NATURELS

3« La maladie guérie ; mais par quelque autre remède ou par le seul fail de rimagination.

4<* La maladie guérie ; mais naturellement.

5* La maladie , non guérie radicalement ; mais seulement suspendue, ou adoucie.

6* La maladie restant la même, sans aucun degré de guérison ; la cessation du mal étant annoncée soit par erreur soit par mensonge , de la part du malade , ou du public ou de l'opérateur.

Je le demande : Gonnalt-on dans les annales de la jurisprudence un seul cas où on ait appliqué à une guérison prétendue surnaturelle un procédé judiciaire qui ait vérifié tous ses points , qui ait fait évanouir toutes les causes de suspicion si naturellement attachées à des faits de cette nature ?

D*après celte vue du sujet , il me parait que les hommes les plus incrédules sur les faits contraires au cours de la nature pourraient en toute sûreté admettre leur existence conditionnellement. Je les croirai, dira-ton, pourvu qu'ils soient attestés par un nombre de témoins irrécusables sous le rapport intellectuel et moral, pourvu que leurs dépositions soient recueillies d'après un examen juridique conduit avec une habileté compétente , et avec toutes les formes qui peuvent en garantir la vérité.

Cette dernière condition est essentielle : car si vous voulez vous contenter d'un mode imparfait de procédure , vous prouverez des actes de sortilège comme ils ont été prouvés autrefois, et vous

' Je Tait citer uo trait daDi lequel od verra le désir de croireau merveilleiii, joint â la bonne fdi et è larooherche delà Yérité. Mon garant e$t M. Bonnet de Genève, que }*ai eu le bonheur de voir dans ma jeunesse. On sait que ce savant métaphysicien admettait les miracles comme une des bases du christianisme. Cette observation n^esl pas indifférente au fait que je cite diaprés lui. •

Lavater, que ses écrits ont placé parmi les auteurs célèbres et sa mort parmi les patriotes immortels, parUt de Zvicb pour se rendre chez son ami , le philosophe de Genthod, après lui avoir annoncé sa visite comme ayant un objet d*une haute Importance. Je connais à Morat, lui dit-il, une femme qui a la faculté merveilleuse devoir tout Tunivers dans un bassin d^eau où chaque point du globe sur lequel elle dirige son attention se réfléchit comme dans un miroir.— M. Bonnet conseille à son respectable ami de ne pas prêter son imagination à des visions qui ne tendent qu^â décrier les vérités les plus importantes , et à procurer un triomphe aux incrédules. — Lavater allègue une foule de faits, sur les autorités les plus dignes de foi. Pourquoi n*y aurait-il plus de miracles? L'Église chrétienne en a-t-elle jamais eu un plus grand besoin ? Si Dieu en permit pour rétablir, n*en fèra-t-il point pour la conserver?— Ne rejetons rien sans examen. Accordez-moi ce que je vous demande, je vais à Morat : quatre fois par jour, à un moment précis , je demanderai à celte femme de tourner s^jHHks sur votre demeure : je consignerai ses réponses^S'^l^ ne me refusez pas de tenir un journal exact ■EU TUAI. — Toai u.

les prouverez d'une manière concluante pour la destruction des accusés.

Rapportez-vous-en , par exemple , à des aveux extrajudiciaires , et vous pourrez, sur leur propre confession , brûler, comme sorcières , un nombre infini de vieilles imbéciles. Rédigez vi>us-mème leur déposition par écrit , en termes généraux et avec une marque de leur main pour signature , elles seront facilement et dûment convaincues. C'est ainsi qu'en usaient encore les habiles jurisconsultes et les juges éclairés des quinzième et seizième siècles. Gardez-vous bien surtout de scruter la valeur des témoignages , et d'exiger, comme dans les cas ordinaires . que les dépositions soient fondées sur la preuve réelle, sur la production de l'objet réel et permanent. S'il s'agit , par exemple, d'un mort rendu à la vie par Fattouchement d'une sainte relique, ne demandez pas que le ressuscité soit amené devant vous. Ces sauvegardes de la vérité, et toutes les autres que nous avons énumérées , seraient des inconséquences de votre part , si vous voulez prouver des faits de ce genre *.

Dernière considération. Il est essentiel , par rapport à tous les faits de cette classe , d'observer que par l'omission , l'addition ou le changement d'une seule circonstance qui ne parait d'aucune valeur aux yeux d'un témoin ignorant ou qui ne lui a pas été connue, un fait parfoitement conforme aux lois de la nature peut être représenté comme une violation de ces mêmes lois. Ceux qui ,

de ce qui se passe dans votre chambre aux mêmes moments.

M. Bonnet presque honteux de sa complaisance , cède toutefois à la prière de son ami pour le désabuser. Lavater, rendu è Morat auprès de la devineresse , est émerveillé de sa simplicité, de sa pauvreté, de son innocence, de tout ce qui lui montrait le doigt de Dieu qui se sert des choses faibles de ce monde pour confondre les forts et les puissants. U ne manque pas, aux heures convenues, de consulter cette femme, qui , les yeux Axés dans son verre d^eau, y cherche et y voit la chambre même assignée à ses observations. Le premier jour elle s^écria qu'elle voyait M. Bonnet assis prèsd*une table, sur un fauteuil, et une dame couchée sur un sofa: le lendemain, elle le vit arrangeant un paquet de livres en le remettant à quelqu'un. Le hasard At que dans ces deux circonstances elle avait rencontré à peu près juste : tout le reste de ses visions était ce qu'on pouvait attendre. Quand on compara les deux journaux , Lavaler, humilié, abandonna son oracle et n'en parla plus; mais il n'eut pas le courage de décrier publiquement cette imposture.

Qu'il n'y ait point eu de pièce exacte de comparaison , point de procès-verbal permanent; que cette histoire eût été vaguement répandue, accréditée de deux noms célèbres, les traits de coïncidence auraient été exagérés , multipliés, décorés de toute manière, et les traits de dissemblance complètement mis à l'écart , du commun consentement des narrateurs, charmés de s'en imposer à eux-mêmes et d'étonner leur audience.

MOTIFS DE CROYANCE A DES FAITS EXTRANATURELS

dans les procès de sortilège ou de magie, déposaient que les accusés araient employé des roaléAces, prononcé des formules, fait des évocations et d'autres cérémonies bizarres, pouvaient bien croire qu'elles avaient fait périr un troupeau , mais ils ne savaient pas que les prétendus magiciens avaient été des empoisonneurs. Ils ne se trompaient pas sur le fait , mais sur la cause.

Un homme a été vu s'élevant dans les airs sur un bateau , et continuant à monter jusqu'à ce qu1l devint invisible. Un témoin du fait omet, en le racontant, de foire mention du globe qui peut être échappé à son attention. Un autre narrateur qui a entendu parler du globe le sup|irime dans son récit, parce qu'il le juge trop extraordinaire pour être croyable. Il suppose qu'il a été ajouté par exagération ou par méprise. Il tait cette circonstance parce qu'il craiut d'excéder les bornes du vrai ; et cependant , aux yeux du philosophe, c'est le globe qui donne au fait sa crédibilité , c'est le globe qui le réconcilie «vec les lois de la nature.

Quand les Japonais, de retour chez eux, auront raconté l'ascension aérienne dont ils furent témoins à Pétersbourg, combien de spéculations n'aurontils pas foit naître parmi les prêtres du Japon ! Si la circonstance du globe a été omise, le fait lui-même leur paraîtra simplement une confirmation de l'existence d'un pouvoir déjà reconnu et admis parmi eux. Si le globe fait partie du récit, on en conclura que les sorciers russes sout plus habiles que ceux du Japon.

Plusieurs romanciers de nos jours se sont amusés à combiner des événements qui paraissent provenir d'une puissance surnaturelle, jusqu'à ce qu'une circonstance qui avait été soigneusement cachée explique le mystère et ramène le merveilleux à la vraisemblance de l'histoire.

On pourrait donc , sur la force du témoignage , admettre comme vrais des faits extraordinaires et même merveilleux , mais qui , dans la réalité , ne sont que des faits naturels tronqués et mutilés par une narration incorrecte et incomplète.

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