Qualités pénales qui manquent dans la peine de mort
1*» La peine capitale n'est pas convertible en profit; elle ne donne point de dédommagement à la partie lésée : elle en détruit même la source ; le délinquant, par son travail, pourrait réparer une partie du mal qu'il a fait : sa mort ne répare rien.
2<^ Loin d'être convertible en profit , cette peine est une perte f une dépense dans ce qui fait la force et la richesse d'une nation, le nombre des hommes.
Il est vrai qu'on ne peut pas estimer la valeur d'un malfaiteur comme égale à la valeur moyenne de tout autre individu pris au hasard. Un homme ne vaut que par son industrie et par son travail ; or, le défaut d'une industrie honnête et l'aversion pour le travail sont les causes des délits les plus fréquents. Les voleurs de profession sont les frelons de la ruche ; aussi leur mort n'est une perte que par comparaison avec une peine , telle que l'emprisonnement laborieux , qui peut les réformer et les rendre utiles '.
Z^ Un chef plus important sous lequel cette peine est éminemment défectueuse , c'est Végalité. Elle est très-inégale, par conséquent très-incertaine dans son opération préventive.
Prenez la généralité des hommes, la mort est une peine très-forte, quoiqu'il y ait bien des degrés dans ses terreurs. Prenez la classe des grands criminels : pour les uns , la mort sera une peine excessive ; pour d'autres , elle sera presque nulle ; pour d'autres encore , elle sera un objet de désir.
La mort est l'absence de tous les biens; mais elle
applique la peine de mort à ces délits qui peuvent être trèsfréquents : par exemple, la désertion. (Voy. VBnexcl0pé«M, article Désertion,)
EXAMEN DE LÀ PEINE DE MORT
est aussi Tabseoçe de tous les maux. Un homme éprou?e-t-il la tentatiou de commettre un orime punissable de mort., sa détermination est le résultat du^ikul suivant:— il considère, d'une part, tout le bonheur dont il peut jouir en s'abstenant du crime; de l'autre, tout l'avantage qu'il se promet en le commettant, y compris la chance de la peine qui peut en abréger la jouissance.
Mais , ^ rapport à la première branche du calcul, si , au lieu d'avoir du bonheur à perdre, il est dans an état de malheur positif, la force qui le retient est nulle, la tentation qui le pousse n'est combattue par rien. La chance d'une mort violente, qui lui ôtera tout le profil du délit , est une soustraction à foire ; mais, quand elle est faite , la balance penche encore en faveur de ce délit.
Or, telle est la situation du plus grand nombre des malfaiteurs ; leur existence n'est qu'un composé déplorable de plusieurs espèces de misères , ils sont dans une fièvre continuelle entre la crainte des lois et des besoins toujours renaissants; leur vie , ainsi dépouillée de tout ce qui pourrait lui donner du prix, ne vaudrait pas la peine d'être conservée , si ce n'était pour la jouissance de quelques plaisirs furtifs auxquels ils ne peuvent plus arriver que par des crimes.
Le calcul pour et contre se fait-il par les malfaiteurs avec la méthode et la précision que je lui ai donnée ? Mon ; mais il se fait toujours , et il faut bien qu'il se fasse, puisqu'un malfaiteur, ainsi que tout autre homme, n'agit que d'après un motif.
Dans tous les cas où le crime est commis , la peine de mort a été inefficace. Pourquoi l'a-t-elle été ? Cest qu'elle porte sur la supposition d'un grand attachement à la vie, et que cet attachement n'existe pas , ou du moins n'est pas en proportion avec la force des motifs séducteurs.
Mais, dira-t-on, toute autre peine serait également inutile; car, pour atteindre le but, il faudrait que cette autre peine fftt de nature à 6ter au criminel rinclination ou le pouvoir de commettre des crimes. Or, qu'on le réduise à un état qui lui rende la mort désirable , la mort est une ressource qui ne saurait lui manquer.
Cette conclusion serait juste, si un homme se déterminait à se donner la mort aussi aisément qu'i^ peut se soumettre à la recevoir.
D'abord , celui qui brave la mort juridique peut avoir des espérances d'impunité ; il n'ignore pas les chances qui le fav^risgnt : la passion jj^ème les lui exagère : c'çst d'ailleurs un événement éloigné , la distance en affaiblit l'impression , et, qiiand il envisagerait son état comme un métier périlleux, ne f oil-bn pas les métiers les plus périlleux embrassés par des hommes qui ont tous les motifs possibles
•BHtHAl. — TOIB II.
d'attachement à la vie? Manque-t-on d'ouvriers dans les manufactures de poudre à canon, dont les explo* sions sont si fréquentes? Il y § donc bien de la difFérence entre s'exposer à la mort, ou se la donner volontairement.
De plus , il ne faut , pour la recevoir, qu'un seul^ acte de résignation ; dans tout le reste, l'individu* est simplement passif : le bandeau sur les yeux , l'esprit distrait par diverses pensées , par la multitude des spectateurs , par la voix d'un consolateur religieux, il arrive insensiblement au monaent fatal, et la catastrophe se consomme presque à' son insu. Celui qui veut mourir de sa propre nhiin est dans un cas bien différent. Il faut une première volonté , il en faut une seconde , une troisième , une suite d'actes réitérés et soutenus pour amener Tévénement à sa conclusion. Aux premières atteintes de la douleur, il faut que l'âme , dé)à ébranlée , redouble ses efforts pour l'augmenter encore et la rendre fatale. Aussi combien de suicides commencés et non consommés! La première tentative a épuisé le courage. On a souvent vu des h^mes réduits aux dernières extrémités , bien déterminés à mourir, et des guerriers même , invoquer, quand ils l'ont pu, le secours d'une main amie. SAll suffit donner la mort par son écuyer ; Tiberius Gracchus, par son affranchi ; Néron , par un de ses satellites.
II y a encore loin d'un suicide résolu à un suicide exécuté. On a même observé que ceux qui avaient pris leur résolution devenaient plus calmes, et différaient son accomplissement d'un temps à un autre. C'est qu'il y a une disposition naturelle dans tous les hommes à rester satisfaits, quand ils ont obtenu un certain pouvoir, sans procéder immédiatement à s'en servir. L'avarice en est bien la preuve.
Cette disposition sera celle du malfaiteur condamné à d'autres peines que la mort. «, Souffrir plutôt que mourir, » sera sa devise. Forme-t-il un projet de désespoir, il ne Faccomplira pas sur l'heure; un jour les moyens lui manqueront; un autre jour, le courage sera en défaut : d'autres incidents amèneront d'autres pensées. On observe dans l'esprit humain , de même que dans l'organisation physique, une étonnante aptitude à se prêter aux situations les plus fâcheuses.' Qu'une grande artère soit coupée ou obstruée , les petits vaisseaux environnants Sf dilatent; ils prennent suneux«(es fonctions de celui qui n'agit *pTus, et, peu à peu, ils parviennent ^e remplacer, ^a perte de la vue perfectionne le sens du touclier. La main gauche apprend en peu de temps à supnléer à la droite : on a vu une partie inférieure du canal alimentaire acquérir la texture et remplir les fonctions de l'estomac.
EXAMEN DE LA PEINE DE MORT
L'esprit n'a pas moins de souplesse et de docilité pour se eonformep à des circonstances qui , au premier aspect, semblaient intolérables. Toutes les peines ont leurs moments de relâche , et , par le seul effet du contraste , ces adoucissements pas- ^ sagers deviennent des plaisirs très-vife. Combien d'hommes, tombés du faite des grandeurs dans un abîme de misères , ont sevré leur âme par degrés de ces jouissances d'habitude , et se sont créé de nouvelles ressources ! L'araignée du comte de Iiauzun, les^ ouvrages de paille de Bicètre, les petits chefe^iKceuvre <rindustrie et de patience des prisonniecs de guerre français, et tant d'autres exemples (y^nnus de tout le monde , suffisent pour justifier cette observation.
Je résume. La peine de mort est défectueuse au plus haut degré par son inégalité; son opération est particulièrement incertaine et faible sur la classe la plus dépravée et la plus redoutable des malfaiteurs , celle des voleurs et des brigands de profession *. ^
Qu^nd on observe à Newgate le courage ou la brutale indifférence de la plupart des malfaiteurs à l'article de la mort, on ne saurait douter qu'ils n'iienif pris ^habitude d'envisager cette manière de finir leurs jours comme étant pour eux la mort naturelle , comme un accident qui ne doit pas plus les effrayer dans leurs entreprises que les naufrages et les boulets n'effrayent les matelots et les soldats.