Œuvres de L. Ackermann
19 née B Parit, le )o novembre ], de parents parisiens, mais j d'origine picarde. Des Inboureurs, I des artistes, voilà mes ancêtres.
Mon père, agréé au tribunal de commerce de la Sdne, quitta les oHaires à trente-trois ani pour cause de tenté, mais plus encore par amour de l'indépendance. Il se retira à la campagne avec sa
jeune femme, SB bibliolhèqueelses Irais peiitesfille*. J'étais l'aînée. Mon enfance fui triste. Aussi haut que remontent me» souvenirs, je n'aperçois qu'un lointain iombre. Il me semble que le soleil n'a jamais lui dans ce tempg-là. J'étais naturellement sauvage cl concentrée. Les rare* caresses auxquelles j'étais exposée m'étaient insupportables ; je leur prtférai» cent fois les rebuffades. Celles-ci, d'ailleurs, ne me manquaient pas, surtout de la part de ma mère. La pauvre jeune femme s'ennuyait horriblement dans !a solitude olj son mari l'avait confinée, et était toujours de mauvaise humeur. Mes meilleurs moments étaient ceux que je passais, assise dans un coin du jardin, à regarder s'agiter les moucherons, les fourmis et autres insectes, les cloportes surtout. Je me sentais une sympathie toute particulière pour celte petite b*te laide et craintive. J'aurais voulu, comme elle, pouvoir me replier sur moi-même et me dissimuler. De ce commerce il m'est resté une grande tendresse pour tout ce qui a vie. Quant aux enfants de mon âge, je les évitais, ne sachant ni jouer ni me défendre.
J'eus toutes les peines du monde a apprendre à lire, malgré ma bonne volonté et mon extrême désir de savoir. Je me souviens encore des regards de convoitise que je jetais sur la bibliothèque
paternelle. J'attendais avec impatience l'heure où ses trésors s'ouvriraient pour moi. Les lectures que se faisaient entre eux mon père et ma mère, m'en donnaient déjà comme un avant-goût. Molière, La Fontaine, RacinCj Corneille, résonnaient incesi^Riment à mes oreilles. Je n'y comprcnaii rien, et cependant j'étaisravie.
Dés que je eus lire, je me précipitai avidement sur tous les livres qui 4e trouvaient à ma portée. Je n'oublierai jamais le plaisir que me fit un jour mon père en me donnant un Corneille complet pour mes étrennee. Ce fut certainement une des joies les plus vives de ma vie. C'est ainsi que j'atteignis mes douze ans.
Mon père, voltaïrien de vieille rochsi m'avait EOtiilraiie jusque-IA à tout enseignement religieux, 11 m'aurait volontiers épargné cette première conv munioo dont il s'était si bien passé lui-même. Mais ma mère, qui . avait un sentiment très vif des convenances mondaines, tint abEolument à me la faire taire. Je fus mise à cet effet en pension dans une petite ville voisine, à Montdidier, Les premières ouvertures du catéchisme lîrent sur moi UI1 effet foudroyant. Sérieuse à la fois et crédule, Je pris au pied de la lettre les histoires de péché et de rédemption qui me furent débitées ; je les embrassai même avec une passion qu'on n'aurait
guère attendue d'une enfant de mon Age. J'étais pour mon entourage pieux un objet d'édification, quelque chose comme une sainte future. Il est certain que, si l'on m'eût laissée suivre ma petite d'alors, j'allais droit au couvent.
A mon retouràlfl maison, mon père fui effrayé des ravages que la foi avait exercés sur ma jeune éme. Dans l'intention de les réparer, il me glissa du Voltaire entre l?s mains. Feu è peu je me calmai et repris le cours de mes lectures, que la première communion avait mterrampues. Je lisais de tout el pêle-mêle. Une traduction de Platon m'enchanta, mais la palme demeura aui Époques de la Naturi, de Buffon ; ce livre m'élargit tout à coup l'horiion. C'est aussi vers ce temps que je commençai à rimer. A son lour, ma mère crut devoir s'alarmer. En elfet, il y avait de quoi. Cette passion de lecture, ces velléités poétiques surtout, bouleversaient ses idées de bourgeoise sensée. Mes livres me furent reliras. J'en tombai malade ; il fallut me les rendre.
Ma mère, dans un voyagie qu'elle lit vers cette époque k Paris, expt^mait à madame Maiain, sa cousine, ses inquiétudes à mon sujet. Celle-ci, qui par état faisait grand cas des aptitudes qu'on voulait étouffer en moi, persuada i ma mère qu'il fallait au contraire les favoriser. Je fui donc miM
en pension à Paris, dans une grande intlitution dirigée par li mère de t'abbé Saint-Léon Daubrée, femme d'intelligence et de ccpur. Dès njon entrte, les grandes se moquèrent de mes airs Farouches; je fus immédiBlwnenl surnommée Vourton. En revanche, je ne lardai pas k être très bien notée auprès de mes professeurs. C'était en 1819, c'està-dire en pleine floraison rom»ntique. Le professeur de littérature, Biscarat, se trouvait être un habitué de la place Royale, un ami intime de la famille Hugo. Mes compagnes, en furetant dans mon pupitre, y avaient découvert des vers de ma façon. Elles en rirent beaucoup, maia pas longtemps. A peine madame Daubrée eut-elle eu vent de leur trouvaille, que la pensée lui vint de faire veraitler ses élèves. Du coup, la classe entière fut mise au régime del'aleiandrin. Par une faveur toute particulière, le chmi des sujets no tarda pas è m'étre laissé. Je n'y allais pas de main morte. Napoléon, Charlemagne, Roland, etc., y passèrent. Mes compagnes maudissaient leur curiosité et m'envoyaient à tous les diables. Le professeur était quelquefois si enchanté de mes compositions, de certains vers surtout, qu'il les portait tout chauds i Victor Hugo. Le grand poète lui-même n'a pas dédaigné de donner des conseils sur le rythme à la pen-
sîoniiaire; je ne les ai jamais oubliés. Ce même professeur, dont J'étais l'élève favorite et gâtée, pourvoyait à mes besoins littéraires; ses poches étaient toujours pleines pour moidesjiroductionEdu jour. Ajoulei k ces lectures l'élude de l'anglais et derallemand, Shakespeare, Byroii, Gœthe, Schiller, m'ouvrant à la fois un nouveau monde poétique, et vous aurez une idée de l'activité et des délices de ma vie de pension. Tout le mande était alors d'accord pour me prédire un bel avenir littéraire. De son côté, l'abbé Daubrée crut devoir faire preuve de sollicitude à mon égard. Tout frais émoulu du séminaire, il me communiqua quelques chapitres de ges cahiers da théologie. L'effet ne s'en fit point attendre. Ces dogmes, que je n'acceptais m ne rejetais, auxquels, occupée que j'étais ailleurs, je ne songeais rnSme plus, ces dogmes, dis-je, m'appamrent tout A Coup dans leur monstrueuse absurdité. Je ne pus que les repousser en bloc. Le bon abbé ignora toujours les résultats de sa théologie. Je me gardai bien de l'en instruire; il en aurait été trop malheureux. L'envie de croire ne me manquait pourtant pas.
J'étais certainement, au fond, de nature religieuse, puisque j'eus plus tard des rechutes de mysticisme. Quant à ta foi proprement dite, elle m'était devenue à tout jamais impossible.
Au bout de trois années de pension, je rentrai dans ma ('amil}e, c'est-à-dire dans la vie à la fois bourgeoise et champêtre. Cette vie-là n'était pas non plus sans charmes. Dans la journée, chacun se livrait à ses occupations préFéréea. Mon père cultivait se* fleurs, ma mère surveillait ses récolles (elle avait fini par prendre goût à la campagne et ne s'ennuyait plus du tout), mes sœurs travaillaient à l'aiguille ou s'occupaient du ménage; moi, j'avais l'étude et la composition. Le soir, nous nous réunissions et faisions la lecture à haute voix et à tour de râle. Les classiques étaient délaissés. J'avais introduit à leur place les auteurs du Jour: de Sénancour, Hugo, Vigny, Musset, etc. Chacun de nous était, en outre, abonné à un journal ou revue de son choix. 11 n'y avait pour moi dans cette existence qu'un seul point noir. Le voici ; nous avions pour volailles de campagne une dame veuve et sa fille, qui habitaient et habitent encore un vieux château des environs. Des relations s'étaient bien vite établies entre tes châtelaines de Belinglise et les habilaiils de la Rêverie (c'était le nom de notre demeure). Ces dames recevaient beaucoup de monde pendant les vacaiices. On dansait au château, on y jouait des charades. Ma mère, qui craignait que ses Rlles ne prissent dans leur complet éloignemer.t du
moiule des maitièrcB par trop rustiques, profitait avec empressement de cette occssioii de le$ produire dans un Eslon. Mes sCEure étaient enchantées. Pour moi, je ne me Jaissaïs traîner à Belinglîse qu'à mon corps déFeiidant. J'auraij donné tout au monde pour rester à la maison avec nion père. Les hôtes du château furent bientôt dans le secret de mes répugnances, que d'ailleurs je ne caciiais pas. Cétait à qui me ferait des niciies. La plus aUreuse était de m'inviter à danser. Léopold Double, l'amateur bien connu d'objets d'art, alora élève de l'École polytechnique, était au nombre de ces mauvais plaisants. Sa sœur Mëtanie, depuis madame Libri, une des femmes les plus intelligentes et les plus spirituelles que j'aie connues, ne m'épargnait pas non plus.
Mon père tombe malade, H revient à Paris et y meurt presque aussitôt. Je perdais en lui le meilleur des pères. Nous avions le même caractère, les mêmes goùls. C'est lui qui meprotégeail contre les tracasseries systématiques de ma mère et les taquineries de messceurs.
Il régnait dans ma famille, a côté d'un penchant très prononcé pour la littérature, d'invincibles préjugés contre les gens de lettres. Les relations littéraires me furent donc interdites. C'étaient cependant les seules qui m'eussent offert quelque
attrait. Elles auraient certainement triomphe de ma wuvagerie native. Quelques respectables wvanu, Stanislas Julien, Letronnc, EichoIT, me Turentseuls permis. Privée de tout conseil et de tout encouragement dans mes tentatives poétiques, je renonçai à la composition sans rien perdre toutefois de mon amour pour la poésie. Les poètes restèrent mes amis uniques, et toutes mes études n'eurent jamais qu'un but : les Comprendre el m'en pénétrer. Je continuai a opposer une résistance respectueuse, mais invincible, aux tentatives de ma mère pour me mener dans le monde. Voyant qu'elle ne gagnait absolument rien sur mol, elle me laissa vivre à ma guise, c'est-à-dire enfermée dans ma chambre avec mes livres. J'obtins même d'elle, en iSjS, qu'elle me laissât partir pour Berlin, avec une dame dont le beau-frère et la sceur dirigeaient dans cette ville une institution modèle de jeunes filles. Le directeur Schubart, qui me paraissait déjà vieux à celte époque et qui, cependant, doit vivre encore, car j'ai lu dernièrement dans la Cti^etu J^Augsbourg qu'il venait de publier la correspondance de son ami, le poète Rùckert, le directeur Schubart donna tous ses soins à mon allemand, et je ne sortis de ses mains que complètement germanisée. Ma permission d'un an expirée, je revins à Paris, mai»
non sans regret. Le Berlin d'alors était bien is ville de mes rêves. A peu d'exceptions près, ses habitants ne vivaient que pour apprendre ou pour enseigner. Les questions philosophiques et littéraires y passionnaient seules les esprits, Hegel était mort, il est vrai, mais Schelling Faisait mine de ressusciter.
De retour è Paris, je repris pendant deux ans encore mon ancien train de vie studieuse et solitaire. — Maladie de ma mère. Elle meurt. Femme de haute vertu et de grand bon sei», elle m'a souvent tourmentée, mais loujour» avec les meilleures intentions et dans la juste persuasion qu'elle remplissait un devoir. Les femmes qui écrivent sont, hélas! naturellement disposées à se laisser aller à de déplorables écarts de conduite. Un pareil danger effrayait ma mère. C'est donc à elle .que je dois de ne pas être devenue it Urtres. Je ne saurais lui en avoir trop de reconnaissance.
province; l'autre épousa bientôt un propriétaire niçois et partit pour Nice. Rien ne me retenait plus a Paris, ni devoir, ni attache d'aucune sorte. Ma première pensée fut naturellement de retourner à Berlin, chez mes bons Schubart, olj j'avais passé une année si douce. Mon intention était d'y attendre que mon âge me permit de vivre seule.
Je puis être hardie dans mes sp^cutations philosophiques, mais, en revanche, j'ai toujours été extrêmement circonspecte dans ma conduite.
Cela se comprend d'ailteurs. On ne commet guère d'imprudences que du câté de ses passions ; or, je n'ai jamais connu que celles de l'esprit.
C'est dans cette même famille Schubart que j'eus l'occasion de rencontrer Paul Ackermann. II venait d'arriver à Berlin. Sur Is recommandation du pasteur Cuvier et du proFesseur Eichof, ces dames l'avaient accueilli en compatriote et en ami. C'était un jeune homme doux, sérieux, austère. Destiné de bonite heure au ministère évangélique, il s'était aperçu, ses études théologiques terminées, qu'il n'était même plus chrétien. Mais, de cette saine et forte éducation protestante, il lui était resté, à défaut de la foi, une grande rigidité de principes. Ma sauvagerie, mes goûta studieux, loin de lui déplaire, se changèrent en attraits pour lui. Peu à peu et sans que je m'en aperçusse, il se prit pour moi d'une passion profonde. J'en fus d'abord plus effrayée que charmée, mais je finis bientôt par en être touchée. Cr3ce à une heureuse disposition de ma nature, si je suia extrêmement sensible aux sentiments affiectueux que l'on peut éprouver pour moi, d'un autre côté je m'en passe facilement. Je me serais donc passée
sans peine de louC'Smaur dans ma vie ; mait rencontrant celui-lï, si sincère et eî probnd, je n'eus pas le coulage de le repousser. Je me mariai donc, mois sans entraînement aucun; je faisais simplement un mariage de convenance morale.
J'avais bien toujours eu dans l'esprit un idéal d'union conjugale ; le jugeant impossible k réaliser, je m'étais, de très bonne heure, résignée à vivre et à mourir fille. Avec mes e^tigences morales excessives et mon esprit h la fois austère et eictusif, 1c mariage ne pouvait être pour moi qu'eiquis ou détestable i il fut exquis. Je m'attachai exu-émement à mon mari. Abandonnant mes propres études, lesquelles n'avaient jamais été pour moi que le remplissage d'une existence vide,
devins une aide précieuse. C'est même à cette occasion que je fis connaissance avec nos vieux conteurs et leur délicieux langage. Quant h ma poéfîe personnelle, il n'en était plus question. Mon mari a toujours ignoré que j'eusse fait des vers; je ne lui ai jamais parlé de mes exploits poétiques. A me voir, du malin au soir, dépouiller ou vaquer eux choses du ménage, comment aurai! il pu soupçonner qu'il avait épousé une ex-Muse T La vraie raison de mon silence, c'est que je tenais eïtrômemenl i sa considération. Or, il ne faut
pBi se la dùsimuler, la Femme qui rime eet toujours ptu9 ou moins ridicule.
Nous voyion* peu de monde, mais ce peu était d'élite ! Alexandre de Humboldt, Varnhagen, Jean Mûlier, Bœkh, etc. Tout ce qui passait a Berlin de Français intellectuellement distingués ne manquait pas de nous visiter. Ce bonheur intime et tranquille "e dura guère plus de deuï on*. Maladie de mon mari. Je le ramène dans le Jura. Il meurt au milieu des siens, à Montbëliard, te 36 juillet 1846. Il avait trente-quatre ans. Ma douleur Fut immense. Mes deui sœurs me pressèrent a la fois de venir passer chez elles les premiers temps de mon veuvage. La Niçoise l'emporta . Bien que vue à travers mes larmes, Nice m'enchanta, La sérénité de son beau ciel empêcha seule mon chagrin de tourner au désespoir. Me sentant incapable de vivre ailleurs, j'achetai un petit domaine, ancienne propriété des Dominicains, dans une position admirable. L'habitation était encore divisée en cellules. J'y fis bâtir uiie tour d'où la vue, d'un côté, s'étendait sur un splendide golfe bleu, et, de l'autre, attrignait les cimes blanches des montagnes du Piémont.
On n'arrivait chez moi que par des sentiers difficiles; ma solitude en était d'autant plus assurée. Incapable, du moins pendant les premières années.
de me remettre à l'étude, je me livrai à des travaux agricoles. Je n'étais connue aux environsque comme une planteuse et une défricheuse ach a niée. Enfin le calme se rétablit. Les livres, lesjouniaujt, les revues de tous les pays prirent le chemin de ma colline. Dès-lors, plus un moment de vide ni d'ennui. Mais voici qu'un beau malin, au moment où j'y pensais le moins, j'entendis tout à coup des rimes bourdonner à mes oreilles. Le vieux français, avec son cortège de locutions si fines et si charmantes, me revintenmême temps fl la mémoire.
J'étais précisément en train de lire un grand poème indien, où j'avais rencontré certains épisodes qui, parce qu'ils traitaient d'amour conjugal, m'avaient enchantée. Dans la surprise du premier moment et, pour ainsi dire, inconsciemment, au mépris de la couleur locale et des égards dus à d'aussi respectables sujets, je me trouvai les avoir brodés à la gauloise en quelques matinées*. Ma
seule excuse en commettant une pareille inconvenance liltéraire, c'est que j'étais loin de soupçonner qu'elle arriverait jamais h la connaissance des gens de goût. J'avais cédi élourdiment au plaisir d'enchâsser dans le premier récit venu les jolies perles de langage dont ma mémoire élait encombrée. A ce propos, je ferai aussi remarquer que je ne suis pas tout d'une piÈce. Bien que naturellement grave, je ne hais pas le rire. Je goûte la plaisanterie 6ne et saius promptement le cdt4 comique des choses. Cette escapade poétique eut du moins l'avantage de rallumer ma verve. Je fus fort étonnée de me retrouver, au bout de tant d'années, capable encore de Taire des vers. A cette époque, je lisais aussi les lyriques grecs ; quelques pièces sont dues à ce commerce. J'en soignai extrémtnnent l'exécution afin de ne pas
ma Ctnm en portefiiDills. Haii UUat t fait l'effet de ni en&nti nrnaiu il CI B« cgmptiit pu. 1t> dcringut
demeurer trop su-deseous des niodUes que j'«d-
Du fond de ma retraite, je suivais avec un intérêt intense le* travam de laKÎence moderne. Les théories de l'évolution et de la transformation des forces étaient en parfait accord avec les tendances panthéistes de mon esprit. J'y trouvais la solution naturelle des problèmes qui me préoccupaient depuis longtemps. Les câtés poctiquçs de celte conception des choses na, m'échappaient pas non plus. Far ses révélations, la science venait de créer un nouvel état d'Sme et d'ouvrir à l'esprit des perspectives oîi ta poésie avait évidemment beau Jeu. Je m'étonne fort que sur ce terrain je n'aie pas été devancée par quelques-uns de not jeunes poètes. 11 leur eut été si facile de me couper !a poésie sous le pied !
Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais écrit qu'à bâtons rompus, au hasard de mes admirations et de mes émotions, le plus souvent pour moi seule. Mes tentatives de publicité n'avaient pas réussi. Mes Conitt, publiés à la solltcitation de quelques amateurs de vieux français et en particulier de Gérusez, étaient restés en magasin. Le morceau A Mutslt, offert par mon ami, M. Havet, à la RfTrir^iOcux-MonJd.svaitétérefijsé. Promithit, VAmoar a la Mort, le Positnisau, le Nuage,
mieux BCCueilliïàlaRn'iif moderne, avaient paué inaperçue, ainsi que tes Malheureux, cités tout entiers par Deschanel dans un article des Débats. Le poète (]u'on n'écoute pas Rnit par se taire. Je me taisais donc, ou à peu près. Entre une pièce
C'est seulement lorsque j'étais trop fortement saisie par une idée que je me décidais à l'exprimer; je n'avais que ce moyen de m'en délivrer.
D'après ce cpurt exposé de mon développement poétique, on reconnaîtra facilement les source» diverses où j'ai puisé mes rares iuspiration». Chemin faisant, j'ai aussi répondu à ces deux questions qu'on m'adresse souvent aujourd'hui : <i Pourquoi si tard ? Pourquoi si peu ? ■ Ma vie peut elle-même se résumer tout entière en quelques mots : une enfance engourdie et triste, une jeunesse qui n'en fut pas une, deux courtes années d'union heureuse, vingt-quatre ans de solitude volontaire.' Cela n'est pas précisément gai, mais on n'y découvre cependant rien qui justifie mes plaintes et mes imprécations. Les grandes luttes, le» déceptions amères, m'ont été épargnées. En somme, mon existence a été douce, facile, indépendante. Le sort m'a accordé ce que je lui demandais avant tout : du loisir et de la liberté. Quant eux résultats récents de la science, ils ne
m'ont jamais personnellement troubla; j'y <=tais préparée d'avance. Je puis même dire que je m'y attendais. Bien plus, j'acceptais avec une sorte de satisfaction sombre mon rdie d'apparition Tugitive au sein des agitations incessantes de l'être. ■ Mais si je prenais facilement mon parti de mon sort individuel, j'entrais dans des sentiments tout diiférents liés qu'il s'agissait de mon espèce. Ses misères, ses douleurs, ses aspirations vaines, me remplissaient d'une pitié profonde. Considéré de loin, k travere mes méditations solitaires, le genre humain m'apparaissait comme le héros d'un drame lamentable qui se joue dans un coin perdu de l'univert, en vertu de lois aveugles, devant une nature indifférente, avec le néant pour dénouement. L'explication que le christianisme s'est imaginé d'en donner n'a apporté à t'humaiùté qu'un sureroit de ténèbres, de luîtes et de tor. lures. En faisant intervenir le caprice divin dans l'arrangement des choses humaines, il les a compliquées, dénaturées. De là, ma haine contre lui, et surtout contra les champions et propagateurs plus ou moins convaincus, mais toujours intéressés, de ses fables et de ses doctrines. Contemplateur à la fois compatissant et indigné, j'étais parfois trop émue pour garder le silence. Mais c'est au nom de l'homme collectif que j'ai élevé la voix;
je crus même faire œuvre de poète en lu) prêtant des accents en accord avec lei horreurs de m
Flusiaurs critiquée ont naturellement attribué mon pessimisme à l'influence qu'aurait exercée sur muï la philosophie allemande. Mes vues sur la destinée humaine remontent, hélas! bien plus haut et me sont tout à fait personnelles. En voici la preuve : une de mes sceurs vient de découvrir, itans de vieux papiers de famille, un petit cahier où elle recueillait fraternellement, à mesure qu'ils m'échappaient, mes vers de pensionnaire. Parmi les divers morceaux dédiés a mes compagnes, il s'en trouve un sans dédicace et intitulé f Homme. Il est daté de i8jo et
Milénble griifl â« p<
5«u le poldi dâ tel m
Ce dernier trait prouve suffisamniMit que moii pessimisme n'avait pas attendu Schopenhauer pour