‹ Œuvres de La Rochefoucauld (volume 5)Chapitre 211 sur 364 · PAR L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PAR L'AUTEUR

DLXIII

L'amonr-propre est l'amour de soi-même et de toutes choses pour soi ^ ; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendroit les tyrans des autres, si la fortune leur en donnoit les moyens. Il ne se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs ' ; rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites ; ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses rafiBnements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de ses abîmes : là il est à couvert des yeux les plus pénétrants ; il y ' fait mille insensibles tours et retours; là il est souvent invisible à lui-même; il y conçoit, il y nourrit* et il y élève, sans le savoir, un grand nombre d'afiections et de haines; il en forme de si monstrueuses* que, lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnolt, ou il ne peut se

I . Pascal {Pensées , article II , 8) : « La nature de Tamour-propre et de ee moi humain est de n*ainier que soi et de ne considérer que soi. *i •— Meré (maxime 53 1) : < C'est quelque chose de si commun et de si fin que Tiutérét, qn*il est toujours le premier mobile de nos actions, le dernier point de ▼ne de nos entreprises.... »

a. L'édition de^iGgS donne : « // H*est rien de si impétueux que ses désirs, m

3. Dnplessis omet^ devant y2u7, et, deux lignes plus loin, il dera.nt jr élève,

4. Les mots : « i) y conçoit, il y nourrit, » manquent dans rimpression de X665C.

5. Il 7 a monstreuses dans les impressions de x665 A et D; monsiruetues dans celles de i665 B et C, et dans l'édition de 1698.

a44 MAXIMES SUPPRIMÉES.

résoudre à les aTouer. De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de lui-même : de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses grossièretés et ses niaiseries sur son sujet ; de là vient qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès qu'il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a rassasiés^. Mais cette obscurité épaisse qui le cache à lui-même, n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui : en quoi il est semblable à nos yeux •, qui découvrent tout et sont aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet, dans ses plus grands intérêts et dans ses plus importantes affaires, où la violence de ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout, de sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une espèce de* magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si fort que ses attachements, qu'il essaye de rompre inutilement à la vue des malheurs extrêmes qui le menacent ; cependant il fait quelquefois, en peu de temps et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs années: d'où l'onpourroit conclure assez vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et' par le mérite de ses objets; que son goût est le prix qui les relève et le fard qui les embellit ^ ; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son gré, lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les contraires ^ : il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide et audacieux*. Il a de différentes inclinations, selon la

I. Rapprochez de la maxime iga. — J. Esprit (tome 1, p. aSa) : « On croit que les inclinations qui sont lassées, ou suspendues, ou rebutées, sont des inclinations détruites. »

a. Le reste de cette ligne et les ▼ingt-neuf lignes qui Tiennent après, jusqu'aux mots « empressement, et m (page suivante, ligne la) ont été sautés dans l'édition de lôgB, qui, par suite de cette lacune, nous donne cette phrase ride de sens : n en quoi il est semblable à nos yeux avec des travaux incroyables , etc. »

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