I. DU VRAI
Le vrai, dans quelque sujet qu'il se trouve, ne peut être effacé par aucune comparaison d'un autre vrai, et quelque différence qui puisse être entre deux sujets, ce qui est vrai dans l'un n'efface point ce qui est vrai dans l'autre : ils peuvent avoir plus ou moins d'étendue et être plus ou moins éclatants, mais ils sont toujours égaux parleur vérité, qui n'est pas plus vérité dans le plus grand que dans le plus petit. L'art de la guerre est plus étendu, plus noble et plus brillant que celui de la poésie ^ ; mais le poëte et le conquérant sont comparables l'un à l'autre ; comme aussi, tant qu'ils sont véritablement ce qu'ils sont, le législateur, le peintre, etc., etc.
Deux sujets de même nature peuvent être différents, et même opposés, comme le sont Scipion et Annibal, Fabius Maximus et Marcellus ; cependant , parce que leurs qualités sont vraies, elles subsistent en présence l'une de l'autre, et ne s'effacent point par la comparaison. Alexandre et César donnent des royaumes; la veuve
I. t L*art de la guerre est plus étendu, plus grande plus noble que celui de la poésie. » {Édition de M, de Barthélémy,) — Deux lignes plus bas, la même édition remplace c comme aussi > par e/, puis elle omet les deux etc, qui terminent l'alinéa.
ado RÉFLEXIONS DIVERSES.
donne une pite ^: quelques' différents que soient ces présents, la libéralité est vraie et égale en chacun d'eux, et chacun donne à proportion de ce qu'il est.
Un sujet peut avoir plusieurs vérités, et un autre sujet peut n'en avoir qu'une ' : le sujet qui a plusieurs vérités est d'un plus grand prix, et peut briller par des endroits où l'autre ne brille pas ; mais dans l'endroit où l'un et l'autre est vrai, ils brillent également. Epaminondas étoit grand capitaine ^, bon citoyen, grand philosophe ; il étoit plus estimable que Virgile, parce qu'il avoit plus de vérités que lui ; mais comme grand capitaine, Epaminondas n'étoit pas plus excellent que Virgile comme grand poëte , parce que , par cet endroif, il n'étoit pas plus vrai * que lui. La cruauté de cet enfant qu'un coiuriI fit mourir pour avoir crevé les yeux d'une corneille *, étoit moins importante que celle de Philippe second, qui
I. C^est le denier de la veuve (voyez VÈpongiU selon saint Bfaro» chapitre xii, versets 43~44» ^t selon saint Luc, chapitre xxi, Teneti 3-4)* C*est par le mot pite que les anciennes traductions françaises, de V Évangile rendent les termes latins minuta et ata minuta qui se trouvent dans la Vulgate aux deux endroits indiqués (voyez la version publiée à Paris, sans nom d'auteur, en i6ai, et celle de Jean Diodati, qui parut à Genève en 1644)* — LApite était une petite monnaie de cuivre, valant la moitié d'une obole et le quart d*un denier, c C'est, dit Nicot, demie maille ou demie obole. » D'après Ménage, ce mot vient du latin picta, par abréviation de pictavina^ parce que cette monnaie avait surtout cours dans le Poitou.
a. Voyez le Lexique y au mot Quxlqub.
3. M. de Barthélémy écrit qu'une en italique, et met en note: c Ce mot (qu^une) est écrit de la main de la Rochefoucauld à la plaee du mot guère, i — Cela nous parait au moins douteux.
4. c £//! grand capitaine. > {^Édition de M, de Barthélémy J)
5. Voyez ci-dessus, sur l'application du mot vrai aux personnes, la note 3 de la page 85.
6. La Rochefoucauld s*est rappelé inexactement un passage de Quintilien (de C Institution oratoire^ livre V, chapitre ix, 1 3), où il est raconté que les Aréopagites condamnèrent à mort un enfant qui arrachait les yeux à des cailles : ib jugèrent que c'était le signe d*nne
RÉFLEXIONS DIVERSES. a8i
fit mourir son fils ^ , et elle étolt peut-être mêlée avec moins d'autres vices ' ; mais le degré de cruauté exercée sur un simple animal ne laisse pas de tenir son rang avec la cruauté des princes les plus cruels, parce que leurs différents degrés de cruauté ont une vérité égale.
Quelque disproportion qu'il y ait entre deux maisons qui ont les beautés qui leur conviennent, elles ne s'effecent point Tune par l'autre : ce qui fait que Chantilly n'efface point Liancourt', bien qu'il ait^ infiniment plus de diverses beautés, et que Liancourt n'efface pas aussi * Chantilly, c'est que Chantilly a les beautés qui conviennent à la grandeur de Monsieur le Prince, et que Liancourt a les beautés qui conviennent à un particulier, et qu'ils ont chacun de vraies beautés. On voit néanmoins des femmes d'une beauté éclatante, mais irrégulière, qui en effacent souvent de plus véritablement belles ; mais conmie le goût, qui se prévient aisément, est le juge de la beauté, et que la beauté des plus belles personnes n'est pas toujours égale, s'il arrive que les moins belles effacent les autres, ce sera seulement durant quelques moments; ce sera que la différence de la lumière et du jour fera plus ou moins discerner la vérité qui est dans les traits ou dans les couleurs, qu'elle fera paroitre ce que la
Ame irès'pernieieuse, et qu'il éudt dangereux de laisser grandir un tel sujet.