Page 146, note i
Lxx NOTICE BIOGRAPHIQUE
la Roche-Guyon ^ Le lecteur partagera nos regrets, qu'il était de notre devoir de lui exprimer : non pas que dans ce mystérieux recueU, s'il est vraiment de la Rochefoucauld, on puisse s'attendre à trouver la verve et le souffle poétiques; mais il eût été, en tout cas, curieux de voir si notre auteur mettait dans sa versification ces qualités délicates de style et ce souci minutieux de la forme par lesquels se distinguent les Maximes,
C'était alors le plus beau moment de cette littérature aimable et facile qui, née à l'hôtel de Rambouillet, se développa, côte à côte, avec les romans de longue haleine mis à la mode par d'Urfé '. Chez la belle Arthénice, c'était de petits vers, de sonnets, de rondeaux, de quatrains que les beaux esprits faisaient assaut. Parfois on rédigeait en forme de roman des histoires véritables du temps *. Ailleurs, au Luxembourg, chez Mademoiselle de Montpensier, on cultivait le genre des jPortraits. La Rochefoucauld, qui fréquenta aussi ce salon, s'y peignit lui-même en passant*. Enfin, chez Mme de Sablé, on jouait aux sentences et maximes ^ et c'est là qu'à force, en quelque sorte, de se piquer au jeu, notre auteur a fait le beau livre que l'on connaît. « Ôtez la société du Luxembourg, dit avec raison Cousin, et les Divers Portraits de Mademoiselle, vous n'auriez jamais eu le Portrait de la Rochefoucauld par lui" même; de même, ôtez la société de Mme de Sablé et la passion des sentences et des pensées qui y régnait, jamais la Rochefoucauld n'eût songé ni à composer ni à publier son livre' . »
Cela est vrai, et l'illustre fortune de ce livre des Maximes n'en doit pas faire oublier l'origine un peu frivole. En littérature comme en politique, la Rochefoucauld, esprit vif, éveiUé, ingénieux, est homme d'occasion, n'a ni l'attaque ni l'initiative; il vient ici à la suite d'une femme, et d'un écrivain de troi-
X. Œuvres inédiiet de la Rochefoucauld, Préface^ p. 7 et 8. a. VAstrie^ 1610.
3. Voyez, au chapitre m de la Jeunesse de Mme de Longueville^ p. a 57-165, V Histoire dAgésilan etdlsménie.
4. Portrait du duc de la Rochefoucauld fait par lui-même^ publié en 1659, ^^T^^ un recueil intitulé : Recueil des portraits et éloges en vers et en prose : Toyez ci-après (p. i-ii) ce portrait et la notice qui le précède.
6, Madame de Sahlé^ a'* édition, p. 137.
SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxxi
sièine ordre, Mme de Sable et Jacques Esprit' ; mais cette fois do moins, plus heureux et plus habile que dans les intrigues de la Fronde, il ne tarde pas à devancer ses guides, à prendre le pas, et, dès qu'il Ta pris, il le garde. Imitateur quant au genre, n'ayant pas même toujours le mérite de l'idée, il a celui de la mise en oeuvre ; avec un talent merveilleux, il travaille et cisèle la matière légère que parfois d'autres lui ont fournie : in tenui labor, ai tenues non gloria^^ et, chose rare en tous les temps, d'un succès de salon et de ruelle^l se fait un titre de gloire que le temps a confirmé.
Il serait oiseux de revenir en détail sur la façon dont furent composées les Maximes de la Rochefoucauld ; c'est un chapitre de notre histoire littéraire aujourd'hui connu de tout le monde, et que chacun peut reconstruire à l'aide du recueil de lettres poÛié dans le tome III de notre édition. Un sujet de sentence, mis sur le tapis, soit chez le duc*, soit chez Mme de Sablé, dans son salon du faubourg Saint-Jacques, était discuté en petit comité ; chacun donnait son mot, son avis ; le travail se OHitinuait même par lettres, comme le prouve la correspondance de la Rochefoucauld*. Pour ce dernier, cette sorte de critique à la ronde était la pierre de touche ; le goût sâr de
I. L'année même de la mort de Mme de Sablé (1678), on publia un petit recueil de ses Masimes et Pensées diverses : « C^est plus judicieux que piquant, dit Sainte-Beure ; le tour y manque, ou du moins n'y est pas excellent. Ce sont des ëpreures d'essai : la Rochefoucauld seul a la médaille parfaite. » (Port-Rojral^ tome Y, p. 69.) — Le livre d'Esprit a pour titre : la Fausseté des vertus hu" maines^ a vol. in-ii, Paris, 1677-1678.
a. Virgile, Géorgiques^ livre IV, vers 6.
3. Il logeait à la fin de sa vie, comme nous le voyons par son acte de décès (ci-après, p. xcn, note 4), et sans doute habita dans ses dernières années, me de Seine, dans l'ancien hôtel de Liancourt, devenu l'hôtel de la Rochefoucauld en 1674, à la mort de son oncle maternel, Roger du Plessis (voyez notre tome III, p. 16, note i), qui eut pour unique héritière sa petite-fille, mariée, en 1659, à François VII, fils de notre auteur : voyez ci-après V appendice vi (p. ex).
4. On voit dans le tome XIII, fol. i»«, des Portefeuilles de Vallant^ qu'il y avait conmie un greffier de ces sentences ; à la fin d'une copie de lettre, non signée, se lisent ces mots : «Je vous supplie. Madame,
NOTICE BIOGRAPHIQUE
Mme de Sablé la rendait très-propre à cette entremise littéraire ; mais, il ne faut pas s'y tromper, lorsque la sentence, après avoir couru les salons et les alcôves, revenait à la Roche-
/Tlfoucauld, celui-ci, par un dernier tour de main, lui imprimait définitivement la marque propre de son style et de son humeur.
' « Il y a, lisons-nous dans le Grand Cyrus^y un biais de dire les choses qui leur donne un nouveau prix; » c'est par ce biais, dans la bonne acception du mot, que triomphait le noble écrivain. Formé non par Tétude, mais par l'expérience des intrigues, il mit tout de suite dans son style ces facultés de finesse un peu subtile et de réflexion laborieuse, cet art poussé jusqu'à l'artifice, qu'il avait en vain déployés pour sa fortune politique. Ces maximes cherchées, trouvées, élaborées une à une, allaient merveilleusement à son esprit indolent et mélancolique, qui avait une admirable pénétration, mais qui, ce semble, manquait d'étendue, qui excellait dans le détail, mais que nous ne voyons apte à rien concevoir d'ensemble. N'avoir à la fois qu'une seule idée, qu'on tourne et retourne en tous sens, arriver par ce labeur patient)^ qui, au fond, est plaisir plus encore que labeur, à ce qu'on appelait le grand fin^ le.^ du fin .t quelle manière douce et commode d'être occupé^ trèsoccupé même, au hasard et au jour le jour, pour wi homme qui, de sa vie,^'avait eu dans sa conduite ni plan ni méthode ! quelle occasion aussi de se soulager des mécomptes subis, de calomnier les hommes pour se venger de ne les avoir pu gouverner, d'ôter les masques enfin et de faire voir ces dessous de cartes dont parle Mme de Sévigné ' I
y avait bien six ou sept ans que la Rochefoucauld travaillait à ses Maximes^ lorsqu'il se résolut à les publier. Elles parurent en i665, la même année que les Contes de la Fontaine, On sait qu'à ce moment solennel de la mise au jour, il y eut, sous la présidence de Mme de Sablé, une dernière consultation des beaux esprits des deux sexes : la comtesse de Maure, la princesse de Guémené, la duchesse de Liancourt, Mme de
de vouloir bien donner à celui qui a le greffe de nos sentences copie de celles que je tous euToie, en cas que tous les approuviez. »