‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 10 sur 269 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

aimer son capitaine, il s'attendrit en le revoyant, et quand les portes des l rsulines se refermèrent sur le captif, ce fut le n'*pul>licain qui pleura.

Mon père se trouva là en bonne et nombreuse compagnie. La prison renfermait environ deux cents détenus sans crimes, les suspects du département. Ils étaient entassés dans d<»s sallf's, dans des réfectoires, dans des corridors du vieux couvent. Mon père demanda pour toute faveur au geôlier de le loger seul dans un coin du grenier. Une lucarne haute, ouvrant sur la me, lui laisserait du moins la consolation de voir quelquefois à travers les grilles le toit de sa propre demeure. Celle faveur lui fut accordée. 11 s'installa sous les tuiles, à l'aide de quelques planches et d'un misérable grabat. Le jour, il descendait auprès de ses compagnons de captivité l>our prendre ses repas, pour jouer, pour causer des affaires «lu temps, sur lesquelles les prisonnière étaient réduits aux cimjeclures, car on ne leur laissait aucune communication écrite a\ec le dehors. Mais cet isolement ne dura pas longtemps pour mon père.

Le même sentiment qui l'avait poussé à demander au gt'ùlier une cellule qui eût jour sur la rue, et -qui le retenait des heures entières à regarder le toit de sa petite maison en fac^', avait aussi inspiré à ma mère la pensée de monter souvent au grenier de sa demeure, de s'asseoir près de la lucarne un peu en arrière, de manière à voir sans être vue. Elle contemplait de là, à travers ses pleurs, le toit de la prison où était enlevé à sa tendresse et dérobé à ses yeux celui qu'elle aimait. Deux regards, deux pensées qui se cherchent à traders Tunivere finissent toujours par se retrouver. A ti-avers d«'ux murs et une rue étroite, leurs yeux pouvaient-ils manquer de se rencontrer? Leurs âmes s'émurent, leurs pensées se comprirent, leurs signes suppléèrent leurs paroles, de peur (]ue leur voix ne révélât aux sentinelles, dans la rue, leurs communications. Ils passaient ainsi régulièrement plusieurs heures de la journée assis l'un en face de l'autre. Toute leur àme avait passé dans leurs yeux. Ma mère imagina d'écrire en gros caractères des lignes concises contenant en peu de

mots ce qu'elle voulait faire connaître au prisonnier. Celui-ci répondait par un signe. Dès lors les rapports furent établis. Ils ne tardèrent pas à se compléter. Mon père, en qualité de cheyalier de l'arquebuse, avait chez lui un arc et des flèches avec lesquels j'ai bien souvent joué dans mon enfance. Ma mère imagina de s'en servir pour communiquer plus complètement avec le prisonnier. Elle s'exerça quelques jours dans sa chambre à tirer de l'arc, et quand elle eut acquis assez d'adresse pour être sûre de ne pas manquer son but à quelques pieds de distance, elle attacha un fil à une flèche, et lança la flèche et le fil dans la fenêtre de la prison. Mon père cacha la flèche, et, tirant le fil à lui, il amena une lettre. On lui fit passer par ce moyen, à la faveur de la nuit, du papier, des plumes, de l'enci^ même. Il répondait à loisir. Ma mère, avant le jour, venait retirer de son côté les longues lettres dans lesquelles le captif épanchait sa tendresse et sa tristesse^ interrogeait, conseillait, consolait sa femme et parlait de son enfant. Ma pauvre mère m'apportait tous les jours dans ses bras au grenier, me montrait à mon père, m'allaitait devant lui, me faisait tendre mes petites mains vers les grilles de la prison; puis, pie pi-essant le front contre sa poitrine, elle me dévorait de baisers, adressant ainsi au prisonnier toutes les caresses dont elle me couvrait à son intention.

Ainsi se passèrent des mois et des mois, troublés par la terreur, agités par l'espérance, éclairés et consolés quelquefois par ces lueurs que deux regards qui s'aiment se renvoient toujours jusque dans la nuit de la tristesse et de l'adversité. L'amour inspira à mon père une audace plus heureuse encore et dont le succès rendit l'emprisonnement même délicif^ux, et lui fit oublier l'échafaud.

J'ai déjà dit que la rue qui séparait le couvent des Ursu-

Page 1