LIVRE DEUXIÈME
Iinos de la maison paternelle était très-étroite. Non content de voir ma mère, de lui écrire et de lui parler, mon père conçut ridée de se réunir à elle en franchissant la distance qui les séparait. Elle frémit, il insista. Quelques heures de bonheur dérobées aux persécutions et à la mort peut-être valaient bien une minute de danger. Qui sait si cette occasion se retrouverait jamais? si demain on n'ordonnerait pas de transférer le prisonnier à Lyon, à Paris, à l'échafaud? Ma m^re cMa. A Faide de la flèche et du fil, elle fit passer une lime. Ln des barreaux de fer de la petite fenêtre de la prison fut silencieusement limé et remis à sa place. Puis un soir, où il n'y avait plus de lune, une grosse corde attachée au fil glissa du toit de ma mère dans la main du détenu. Fort^ ment attachée d'un côté dans le grenier de notre maison à une poutre, mon père la noua de l'autre à un des barreaux de sa fenêtre. Il s'y suspendit par les mains et par les pieds, et se glissant de nœud en nœud au-dessus de la tête des sentinelles, il franchit la rue et se trouva dans les bras de sa femme et auprès du berceau de son enfant.
Ainsi échappé de la prison, il était maître de n'y pas rentrer; mais condamné alors par contumace ou comme émigré, il aurait ruiné sa femme et perdu sa famille; il n'y songea pas. Il réserva, comme dernier moyen de salut, la possibilité de celte évasion pour la veille du jour où l'on viendrait l'ap- |)eler au tribunal révolutionnaire ou à la mort. Il avait la rertitude d'en être averti par le geôlier. C'est le seul- service qu'il lui eût demandé.
Quelles nuits que ces nuits furtives passées à retenir les heures dans le sein de tout ce qu'on aime ! A quelques pas, lies sentinelles, des barreaux, des cachots et la mort! Ils ne comptaient pas, comme Roméo et Juliette, les pas des astres
dans la nuit par le chant du rossignol et par celui de l'alouette, mais par le bruit des rondes qui passaient sous les fenêtres et par le nombre de factionnaires relevés. Avant que le firmament blanchit, il fallut franchir de nouveau la rue et rentrer muet dans sa loge grillée. La corde fut dénouée, retirée lentement par ma mère, et cachée, pour d'autres nuits pareilles, sous des matelas, dans un coin du grenier. Les deux amants eurent de temps en temps des entrevues semblables, mais il fallait les ménager avec prudence et. les préparer avec soin; car, indépendamment du danger de tomber dans la rue ou d'être découvert par les surveillants, ma mère n'était pas sûre de la fidélité d'une des femmes qui la servaient, et dont un mot eût conduit mon père à la mort.
C'était le temps où les proconsuls de la Convention se partageaient les provinces de la France et y exerçaient, au nom du salut public, un pouvoir absolu et souvent sanguinaire. La fortune, la vie ou la mort des familles étaient dans un mot de la bouche de ces représentants, dans un attendrissement de leur âme, dans une signature de leur main. Ma mère, qui sentait la hache suspendue sur la tête du mari qu'elle adorait, avait eu plusieurs fois l'inspiration d'aller se jeter aux pieds de ces envoyés de la Convention , de leur demander la liberté de mon père. Sa jeunesse, sa beauté, son isolement, l'enfant qu'elle portait à la mamelle, les conseils mêmes de mon père, l'avaient jusqu'alors retenue. Mais les instances du reste de la famille, enfermée dans les cachots d'Autun , vinrent lui demander impérieusement des démarches de suppliante qui ne coûtaient pas moins à sa fieilé qu'à ses opinions. Elle obtint des autorités révolutionnaires de Mâcon un passe port pour Lyon et pour Dijon. Combien de fois ne m'a-t-elle pas raconté ses répugnances, ses découragements, ses terreurs, quand il fallait, après des démarches sans nombre et des sollicitations repoussées avec rudesse, paraître enfin toute tremblante en présence d'un représentant du peuple en mission! Quelquefois c'était un homme grossier et brutal, qui refusait même d'écouter cette femme