LIVRE DIXIÈME
elle en gémissant, que je n'étais qu'une pauvre Procitane. Mais je croyais qu'en changeant d'habits je ne te ferais pas tant de honte un jour si je te suivais dans ton pays. Je vois bien qu'il faut rester ce que je suis et mourir où je suis née. Mais tu n'aurais pas dû me le reprocher. »
A ces mots, elle arracha avec dépit les fleurs, le bonnet, le fichu, et, les jetant d'un geste de colère loin d'elle, elle les foula aux pieds en leur adressant des paroles de reproche, comme sa grand'mère avait fait aux planches de la barque après le naufrage. Puis, se précipitant vers moi, elle souffla la lampe dans ma main pour que je ne la visse pas plus longtemps dans ce costume qui m'avait déplu.
Je sentis que j'avais eu tort de badiner trop rudement avec elle, et que le badinage était sérieux. Je lui demandai pardon. Je lui dis que je ne l'avais grondée ainsi que parce qae je la trouvais mille fois plus ravissante en Procitane qu'en Française. C'était vrai. Mais le coup était porté. Elle ne m'écoutait plus ; elle sanglotait.
Ses amies la déshabillèrent ; je ne la revis plus que le lendemain. Elle avait repris ses habits d'insulaire. Mais ses }«*ux étaient rouges des larmes que ce badinage lui avait coûtées toute la nuit I
Vers le même temps, elle commença à se défier des lettres que je recevais de France, soupçonnant bien que ces kttres me rappelaient. Elle n'osait pas me les dérober, tant elle était probe et incapable de tromper, même pour sa vie. Mais elle les retenait quelquefois neuf jours, et les attachait avec nne de ses épingles dorées derrière l'image en papier de la Madone suspendue au mur à côté de son lit. Elle pensait que la sainte Vierge, attendrie par beaucoup de neuvaines «*Q foveur de notre amour, changerait miraculeusement le contenu des lettres, et transformerait les ordres de retour en
infitations à rester près d'elle. Aucune de ces pieuses petites fraudes ne m'échappait, et toutes me la rendaient plus chèn- Mais rheure approchait.
Un soir des derniei*s jours du mois de mai, on fi-appa violemment à la porte. Toute la famille dormait. J'allai ouTrir. C'était mon ami V... « Je viens te chercher, me dit-il. Voici une lettre de ta mère. Tu n'y résisteras pas. Les chevaui sont commandés pour minuit. Il est onze heures. Partons, ou lu ne partiras jamais. Ta mère en mourra. Tu sais combien ta famille la rend responsable de toutes tes fautes. Elle s est tant sacrifiée pour toi ; sacrifie-toi un moment pour elle. Jr te jure que je reviendrai avec toi passer l'hiver et toute un»^ autre longue année ici. Mais il faut faire acte de prést^nre dans ta famille et d'obéissance aux ordres de ta mère. »*
Je sentis que j'étais perdu.
« Attends-moi là, » lui dis-je.
Je rentrai dans ma chambre , je jetai à la hâte mes vêtfments dans ma valise. J'écrivis à Graziella, je lui dis tout o^ que la tendresse pouvait exprimer d'un cœur de dix-huit ans et tout ce que la raison pouvait commander à un fils dévoip* à sa mère. Je lui jurais, comme je me le jurais à moi-même qu'avant que le quatrième mois fût écoulé je serais aupiv^ d'elle et que je ne la quitterais presque plus. Je confiais Finceititude de notre destinée future à la Providence et à Famoui . Je lui laissais ma boui-se poui aider ses vieux parents pendant mon absence. La lettre fermée, je m'apprechai à pas niuets. Je me misa genoux sur le seuil de la porte de sa chambre. J<' baisai la pierre et le bois ; je glissai le billet dans la chambn* par-dessous la porte. Je dévorai le sanglot intérieur qii» m'étoufiait.
Mon ami me passa la main sous le bras, me releva, t*i nrentraîna. A ce moment, Graziella. que ce bruit inusité