LIVRE DIXIEME
consola tout le monde ; elle ramassa les tresses coupc^es du front de Graziella, elle les fit toucher à l'image de la Madone en les pliant dans un mouchoir de soie blanc , et les remit dans le tablier de la grand'mère. « Gardez-les, lui dit-elle, pour les lui montrer de temps en temps, dans son bonheur ou dans ses peines, et pour lui rappeler, quand elle appartiendra à f^lui qu'elle aime , que les prémices de son cœur doivent appartenir toujours à Dieu, comme les prémices de sa beauté lui appartiennent dans cette chevelure. »
Le soir, nous re^ Inmes tous ensemble à Naples. Le zèle que j'a\ais montré pour retrouver et sauver Graziella dans celte circonstance avait redoublé Taffection de la vieille femme et (tu ptHrheur pour moi. Aucun d'eux ne soupçonnait la nature lit* mon intérêt pour elle et de son attachement pour moi. t)n attribuait toute sa répugance à la difformité de Gecco. On espérait vaincre cette répugnance par la raison et le temps. On promit à Graziella de ne plus la presser pour le mariage. Cecco lui-même supplia son père de ne plus en parler; il demandait, par son humilité, par son attitude et par ses regards, pardon à sa cousine d'avoir été l'occasion fl^ sa peine. Le calme rentra dans la maison.
Rien ne jetait plus aucune ombre sur le visage de Graziella, oi sur mon bonheur, si ce n'est la pensée que ce Uinheur serait tôt ou tard interrompu par mon retour dans mon pays. Quand on venait à prononcer le nom de la France, la |)auvre ûlle pâlissait comme si elle eût vu le fantôme de la mort. Un jour, en rentrant dans ma chambre, je trouvai
Son attitude était aussi embarrassée que son visage. Elle n'osait faire un mouvement, de peur de laisser tomber les fleurs de son front ou de froisser son ajustement. Elle ne pouvait marcher, tant sa chaussure enclavait ses pieds et donnait de charmante gaucherie à ses pas. On eût dit FÈre naïve de cette mer du soleil prise au piège de sa première coquetterie.
Le silence dura un moment ainsi dans la chambre. A la fin, plus peiné que réjoui de cette profanation de la nature, je m'avançai vers elle en faisant des lèvres une moue un peu moqueuse, et en la regardant avec une légère expression de reproche et de douce raillerie, faisant semblant de la reconnaître avec peine sous cet attirail de toilette. « Commeot, lui dis-je, c'est toi, Graziella ? Oh I qui est-ce qui aurait jamais reconnu la belle Procitane dans cette poupée de Paris? Allons donc, continuai-je un peu rudement, n'as-tu pas honte de défigurer ainsi ce que Dieu a fait si charmant sous son costume naturel? Tu auras beau faire, va! tu ne seras jamais qu'une fille des vagues au pied marin et coiffée par les rayons de ton beau ciel. Il faut t'y résigner et en remercier Dieu. Ces plumes de l'oiseau de cage ne s'adapteront jamais bien à l'hirondelle de mer. »
Ce mot la perça jusqu'au cœur. Elle ne comprit pas ce qu'il y avait dans mon esprit de préférence passionnée et d'adoration pour l'hirondelle de mer. Elle crut que je la défiais de ressembler jamais à une beauté de ma race et de mon pays. Elle pensa que tous ses efforts pour se faire plus belle à cause de moi et pour tromper mes yeux sur son humble condition étaient perdus. Elle fondit tout à coup en pleurs, et s'asseyant sur son lit, le visage caché dans ses doigts, elle pria, d'un ton boudeur, ses jeunes amies de venir la débarrasser de son odieuse parure. « Je savais bien, dit-