‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 161 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Après que cette première flamme de ma vie se fut ainsi ♦^vaporée au ciel en ne laissant en moi que l'éblouissement •fune vision et le recueillement d'un culte, j'avais erré quel- <iue$ mois comme une âme aveugle qui a perdu la lumière *Ui ciel et qui ne se soucie pas de celle de la terre. J'avais passé la plus grande partie de ce temps en Suisse sur les lacs *U* Genève, de Thoun et de Neufchâtel, mal portant, solitaire toujours, ne restant jamais plus d'une semaine à la même place. Ma mère, qui connaissait la cause de mon chagrin, m'envoyait de temps en temps quelque petite somme épargnée, à rinsu de la famille, sur ce qu'on lui donnait par mr>is pour tenir sa maison ; elle savait que le grand air évapore seul les grandes douleurs et que le changement perpé- !tiel de lieux guérit les fièvres du cœur comme il coupe les ti'Hres du corps. Elle redoutait pour moi la monotonie, l'unilormité et l'oisiveté plus rongeuse que la douleur de la maivu. tt

SOU paternelle et de la vie de Mftcon. Cependant, Fautomne approchait, elle ne savait plus comment colorer mon éloignement sans cause aux yeux de mon père et de mes oncles. Il fallut revenir.

Je revins par Lyon. Je m'embarquai là sur un de ces bateaux qui remontaient et qui descendaient alors le cours de la Saône, conduits comme des traîneaux sur la glace du fleuve, par des chevaux qui galopaient dans les prairies dont il est bordé.

Couché à la renverse sur le pont entre des ballots et des valises, je regardais la pointe du mât dessiner ses légères ondulations sur le ciel comme une aiguille noire s'avançant, par un mouvement insensible, sur le cadran de ma vie. De temps en temps, je me soulevais à la voix rauque du patron de la barque, qui nommait les petites villes et les villages de la rive et qui demandait aux voyageurs si quelqu'un voulait descendre au port devant lequel nous passions. Je reconnaissais les noms familiers à mon oreille de ces charmants villages qui bordent le cours de la Saône, mon fleuve natal, les tles couvertes de forêts de saules et d'osiers, les grands troupeaux de vaches qui les abordent à la nage pour aller paître leurs longues herbes, en ne laissant voir que leurs museaux blancs et leurs cornes noires au-dessus de l'eau, les belles montagnes du Beaujolais et du Maçonnais qui, aux rayons du soleil couchant, deviennent bleues comme des vagues et semblent flotter comme une mer dont le rivage est caché par leur roulis ; et à droite ces immenses prairies vertes de la Bresse, parsemées çà et là de points blancs qui sont des troupeaux, et noyées à leurs confins dans une brume qui les fait ressembler aux paysages de la Hollande ou aux horizons do la Chine, sans autres bornes que la pensée.

Ces sites, tant vus et tant revus par moi dès mes premiers

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