‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 162 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

it'gards, mo pesaient sur le cœur bien plus qu'ils ne soulevaient mon poids d*ennui. J'étais né pour agir, et la destinée me ramenait toujours, malgré moi, languir et fermer mes ailes dans ce nid, dont je brûlais sans cesse de m'échapper.

Cette fois cependant la douleur m*a?ait tellement brisé, que j'éprouvais une certaine résignation fatale à rentrer pour I) en plus sortir dans cette maison où j'étais né et où j'espérais bientôt mourir. J'étais convaincu que mon cœur avait épuisé, dans ces treize mois d'amour, de délire et de douleur, toutes les délices et toutes les amertumes d'une longue vie, que je n'avais plus qu'à couver quelques mois le souvenir de Julie sous la cendre de mon cœur, et que Tange dont ma pensée a\ait suivi la trace dans une autre vie m'y rappellerait bientôt pour abréger Tabsence et pour recommencer l'éternel amour. Cette certitude me consolait et me faisait prendre en patience et en indiiSérence l'intervalle que je croyais court entre le départ et la réunion, u A quoi bon commencer quelque chose, me disais-je, qui sera si vite interrompu? Et qu'importe que je tratne ici ou là-bas les heures suprêmes d'une existence qui s'est éteinte dans cette tombe et qui ne se rallumera jamais? »

C'est dans ces pensées d'apaisement découragé et désintéressé de la vie que j'approchais insensiblement de Màcon. Hientôt j'aperçus les hautes tours tronquées de son antique cathédrale se découpant en blanc sur le fond du ciel , et les treize arches régulières de son pont romain courant sur la largeur du fleuve comme une caravane qui traverse un gué a pas inégaux. La cloche du bateau appelait les voyageurs à monter sur le pont ou à en descendre. On voyait sur le quai •l^'s promeneurs insouciants s'accouder un moment sur les parapets pour regarder passer la barque sous l'arche étroite

et bouillonnante; deux ou trois groupes de parents ou d*amis qui attendaient des voyageurs pressaient un peu le pas sur la rive pour les devancer et les embrasser plus vite sur la planche du débarquement.

On se saluait , tout en marchant et en voguant encore, du cœur, du regard, de la voix et du geste, du pied du màt sur le rebord du quai. On reconnaissait au rayon de joie sur les visages, à Fimpatience des pieds sur le pont de la barque, à l'humidité des yeux , les degrés d'amitié , de parenté ou d* amour qui unissaient les cœurs encore séparés par quelques vagues. Je cherchais des yeux, dans ces groupes debout sur le quai, un visage connu, je n*en voyais point. Personne ne m'attendait à jour fixe. A la fin, et au moment où j'allais débarquer, ma valise légère sous le bras, je sentis mes jambes embrassées par les pattes et par les caresses d'un chien qui m'avait, comme celui d'Ulysse, pressenti et flairé à distance, qui s'était élancé sur la planche, et qui me dévorait de joie au milieu de l'indifférence générale.

Je reconnus le vieux griffon de mon père, un cbieu d'arrêt nommé Azor, qui faisait partie de la famille depuis treize ou quatorze ans, et qui m\ivait accueilli à mon retour du collège. C'est ce même animal qui m'avait débarrassé, sept ans avant, de mon entretien ossianique avec Lucy. Je l'embrassai, et je lui livrai une des courroies de ma valise pour l'empêcher de bondir entre les pieds des voyageurs. Puisque Azor était là, mon père ne devait pas être loin. Le chien me l'indiqua dès que nous fûmes à terre, en me tirant par sa courroie du côté d'une petite promenade ombraj^^^e de tilleuls et garnie de bancs de pierre voisins du lieu <le débarquement. Mon père était venu à tout hasard s'y asseoir à l'heure où les barques passaient devant la ville; il m'avait nommé deux ou trois fois à Azor, en lui montrant du geste la barque. Ce fidèle messager avait compris et accompli sa mission. Il me ramenait.

Mon père, qui n'avait alors que soixante-deux ou trois | ans, paraissait dans toute la sève et dans toute la majesté di' i la vie. Il s'était levé de son banc aux hurlements joyeux i

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