LIVRE PREMIER
Le firère aîné de mon père habitait cette maison la moitié de l'année, et la possédait conjointement avec ses deux sœurs. Il était le seul qu'on appelât du nom de famille. L^alnée des sœurs s'appelait M^'^ de Lamartine, la seconde s'appelait H"* la comtesse de Villars, de son titre de chanoinesse et d'un nom de terre, de Franche-Comté, que lui avait donnée mon grand-père.
Cet oncle avait alors environ soixante ans ; il était cassé pour son âge, par suite d'une constitution faible et par des infirmités précoces. Il avait la vue basse et marchait en chancelant. Il n'avait rien de la nature forte, souple, saine et martiale de mon père. Sa taille était moyenne, ses membres grêles, sa taille un peu voûtée par l'habitude de regarder les pavés de près et de passer de longues heures courbé sur les livres de sa bibliothèque. Bien qu'il eût les instincts constitutionnels et libéraux de 1789 dans l'âme, et qu'il fût un ancien disciple et ami de Mirabeau, il avait gardé assez sévèrement le costume extérieur et aristocratique de l'ancien régime. Il portait les souliers â boucles de diamant, les bas de soie, la culotte courte bouclée sur le genou, la veste â longues basques et à larges poches pleines de tabatières, les chaînes de montre en anneaux d'or flottant sur les cuisses, r habit ouvert, la cravate étroite comme un collier sous le menton, la coiffure en ailes de pigeon, la queue sur le collet, la pommade et la poudre qui voltigeait autour de sa tête à chaque mouvement de sa conversation. Ses traits était originairement purs, fermes, fins, les yeux grands et noirs, le nez modelé, comme s'il eût été de marbre, les lèvres minces, presque toujours fermées par la concentration de sa pensée, le teint pâle et transparent, les mains délicates, veinées comme dans les portraits de Van Dyck, avec lesquels, en tout, il avait beaucoup de ressemblance. VII. 24
J'ai ce portrait bien gravé dans ma tête, parce que c*est une des têtes que j'ai eu le plus de temps de bien observer dans ma vie, et que c'est un des hommes qui m'a foit, dans mes premières années, le plus de peine et le plus de bien. Il a été la sévérité et souvent la contradiction de ma destinée, quoiqu'il n'ait jamais voulu en être que la seconde paternité et la providence.
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il était en toute chose le contraste de mon père et la nature la plus diverse de la mienne.
Bien qu'il eût été élevé pour la guerre à l'École militaire. <*t qu'il eût servi quelques années, comme toute la noblesse* de province de son temps, dans les chevau-légers de la garde, de Louis XV, ses goûts sédentaires et studieux et son titre d*alné de famille, destiné à se marier jeune et à posséder seul toutes les terres de sa maison, l'avaient rappelé de bonne heure chez son père. Plus économe, plus réglé et plus laborieux que mon grand-père, homme charmant, mais prodigue, magnifique et embarrassé malgré sa grande for- •tune, il avait pris un immense ascendant sur lui. Il était devenu le fils nécessaire et bien-aimé, le conseil, Fadministrateur des biens nombreux, mais gi*evés et minés de procès de la maison. 11 avait pris aussi naturellement et par le double droit de supériorité d'âge et de supériorité de services, l'autorité et la domination sur la famille. Son mérite n'avait pas tai*dé à lui conquérir une réputation d'homme de première ligne dans les deux provinces de Franche- Comté et du Maçonnais , où étaient situées .les principales terres de mon grand-père. En peu d'années il avait rétabli l'ordre dans les afliaires, les bonnes cultures dans les domaines, la régularité dans les recettes et les dépenses, supprimé le luxe inutile dans la domesticité et dans les chevaux, accommodé ou gagné les procès, rédigé les mémoires, fait plaider ou plaidé lui-même devant les parle-