LIVRE PREMIER
dans le salon de famille, était une de nos parentes, sœur de ce fameux marquis de Saint-Huruge, célèbre par sa turbulence démagogique dans les premières scènes de la Révolution, un des ouragans de Mirabeau, qu*on déchaînait, comme Camille Desmoulins, Danton et Santerre, au Palais- Royal ou au faubourg Saint-Antoine, sur le peuple, quand on voulait le soulever pour quelque grande manifestation! Le marquis de Saint-Huruge n'était point féroce , pas même jacobin ; il était agité et agitateur. Du mouvement pour du mouvement, du bruit pour du bruit, voilà tout. Une célébrité de place publique, une voix de stentor, une taille de géant, un geste de forcené. Je l'ai encore vu, dans mon eo&nce, arriver à cheval chez mes parents, accompagné d*un aventurier polonais en costume étrange, à cheval aussi. On le recevait trè&-mal, et on le congédiait très-brutalement. II était redevenu très-royaliste; il n'avait jamais été terroriste ; il déclamait avec délire contre les scélérats qui avaient immolé Louis XVI , la reine; Madame Elisabeth et tant de milliers d'innocents. Son attitude, ses cris, ses gestes, ses regards égarés, sont restés dans ma mémoire d'enfant. Quelque temps après il devint fou, ou l'on affecta de croire qu'il Pétait Bonaparte le fit enfermer à Gharenton, où il est mort. Ses trois sœurs, douces et saintes filles, étaient le contraste le plus touchant avec les opinions, les mœurs et la turbulence du marquis de Saint-Huruge. Dépouillées de leur fortune, de leurs asiles dans leurs couvents, elles vivaient pieusement ensemble dans une petite maison qui leur appartenait, à côté de la maison de mon grand-père. La plus jeune de ces trois sœurs était celle qu'avait aimée mon oncle. Douce, triste, gracieuse encore , on voyait dans sa physionomie ce reflet de l'amour refroidi mais non éteint par les années.
Les excès et les crimes de la RëTolutiou étaient retombés sur la famille comme sur toutes les familles de la noblesse, de la bourgeoisie ou du peuple de Mâcon. Mon oncle aTait été emprisonné arec son père, sa mère et ses sœurs. L'échafend les aTait effleurés de près. Mais rhorreur contre ces démences et ces forfaits de la démagogie n'arait pas altérp en lui Tamour de la liberté et le goût des institutions constitutionnelles, soit sous une monarchie, soit sons une république bien ordonnée. Il gémissait sur la Réfolution, il ne la maudissait pas dans son principe et dans son arenir. Le despotisme soldatesque de l'Empire Topprimait et rindi> gnait. Ce triomphe de la force armée sur toutes les idées et sur tous les droits, ce gouTemement sans réplique, ce dernier mot de toute chose en politique, en philosophie, en religion, donné au canon ; cette autocratie de police substituée à toute discussion dans le pays de Voltaire, de Montesquieu et de Mirabeau, lui étaient intolérables. H ne le déguisait pas. On lui avait ofiert de le nommer membre du corps législatif, on Tarait tâté sur le sénat ; il avait tout refusé. Il aurait été du petit banc d^opposition des Cabanis, des Tracy : il n'aurait fait comme eux et leurs amis que s'approcher de plus près de la tyrannie, pour épier dans Fimpuissance ses excès et sa chute, avec l'apparence d'une complicité dans la servitude générale. Il aima mieux rester libre, seul et iiresponsable dans sa retraite. Lorsque l'Empereur vint à Mâcon et s'y arrêta plusieurs jours, en 1809, il fit appeler mon oncle et eut un entretien avec lui, en présence de M. de Pradt, l'archevêque de Malines, et quelques hommes de la cour impériale. L'Empereur fut très-mécontent de cet entretien. « Que voulez-vous être? dit-il en ttrminant — Rien , sire , » répondit mon oncle. L'Emperear se retourna avec un geste de colère. Il se défiait de ceux qui ne