LIVRE PREMIER
lui demandaient rien, pai*ce qu'ils voulaient garder leur Ame à eux.
Tel était le chef i*edouté el presque absolu de notre famille. II régnait sur l'opinion du pays par la haute et juste considération dont il était entouré ; il régnait sur ses deux sœurs par le culte d'affection, de respect et d'obéissance qu'elles lui portaient ; il régnait sur mon père par la supériorité d'âge, de fortune, et par cette vieille habitude de déférence que les cadets avaient reçue comme un commandement de Dieu, par tradition, envei*s les aînés, destinés sous l'ancien régime au gouvernement absolu de la famille ; il régnait sur ma mère par le soin maternel qu'elle avait et qu'elle devait avoir de ménager en lui l'avenir de ses enfants dépendant de lui ; il devait vouloir naturellement régner aussi et surtout sur moi, seul flis de la famille qui pût |H>rter et perpétuer son nom.
Jusque-là, enfant ou adolescent encore, j'avais eu peu d'occasions de sentir le poids et le froissement directs de sa volonté sur la mienne. Dans les collèges ou dans mes voyages, je n'avais senti tout cela que de loin et à travers le cœur de ma mère, qui adoucissait tout. Mais maintenant nous allions nous trouver face à face, lui avec son habitude d'autorité, moi avec mon instinct de jeunesse et d'indépendance. Or, il n'y eut jamais, dans une même famille et dans des rapports si intimes, deux natures plus dissemblables que la nature de l'oncle et celle du neveu.
Il était homme de réflexion, et j'étais un enfant d'enthou-
beauté. Combien de fois n'ai-je pas reproché à la natare de m'avoir fait nattre au bord de ces plaines, où Fàme s'eitnyase comme le regard, au lieu de m'ayoir fait naître à Naples, en Suisse, en Savoie, dans TAuvergne, dans le Dauphiné, dans le Jura, dans la Bretagne, pays à physionomies profondes et à caractères variés I Aussi, quelle joie pour moi quand je sortais enfin de cette platitude du paysage de Mâcon, pour entrer dans les véritables collines du Maçonnais, tout à fait semblables aux immortelles collines ô^Arqm, où vécut et mourut Pétrarque I C'est là qu*est Milly; Toilà mon pays! J*ai toujours abhorré les villes, j'adore le Méconnais montagneux.
Cette petite ville de Mâcon, située dans ce pays antipittoresque et au bord d'un fleuve qui n'a pas même le mouvement et le murmure de l'eau, était cependant à cette époque le séjour d'un peuple doux, aimable, gracieux, spirituel, et d'une société d'élite véritablement digne de rivaliser avec les salons les plus aristocratiques et les plus lettrés que j'aie abordés plus tard dans toute l'Europe. C'était un Weymar français, une Florence gauloise, un centre de bon goût, de bon ton, de loisir, d'aisance, d'arts, de littérature, de science, et surtout de société et de conversation. Le hasard avait rassemblé ces éléments à Mâcon, pendant les quelques années qui suivirent la Révolution et qui commencèrent ce siècle. C'était une alluvion de l'ancien régime et de l'ancienne société déposée par la Révolution sur ce bord de la Saône. Voici comment cette alluvion s*était tout naturellement formée là.
Il y avait à Màcon, avant 1789, un évéché immensément riche, dont le titulaire présidait les états du Maçonnais, et rassemblait dans son palais épiscopal toutes les notabilités de la province. Le dernier évéque était un homme d'esprit.