LIVRE QUATRIÈME
Lignes de l'Auvergne portent encore: voilà mon costume. Je
jelle par-dessus un sac de coutil qui s'eutç'ouvre sur la (ioi'twne
comme une besace à grande poche. 'Cette poche contient,
comme celle de mes camarades, un gros m'orceau de pain
noir mOlé de seigle, un fromage de chèvre, gros et dur
comme un caillou, et un petit couteau d'un sou, dont le
manche de bois mal dégrossi contient en outre une four-
chetle de fer à deux longues branches. Cette fourchette sert
aui paysans, dans mon pays, à puiser le pain, le lard et les
choux dans Pécuelle où ils mangent la soupe. Ainsi équipé,
jpsoi-s et je vais sur la place du village, près du portail de
l'église, sous deux gros noyers. C'est là que, tous les matins,
so rassemblent autour de leurs moutons, de leurs chèvres et
<lo quelques vaches maigres, les huit ou dix petits bergers
(|p Milly, à peu près du même âge que moi, avant de partir
pour les montagnes.
Nous partons, nous chassons devant nous le troupeau commun dont la longue file suit à pas inégaux les sentiers tortueux et arides des premières collines. Chacun de nous à tour de rôle va ramener les chèvres à coups de pierres quand elles s'égarent et franchissent les haies. Après avoir ^^ravi les premières hauteurs nues qui dominent le village, ot qu'on n'atteint pas en moins d'une heure au pas des troupeaux, nous entrons dans une gorge, haute, très- ••spac<»e, ou Ton n'aperçoit plus ni maison, ni fumée, ni culture.
Les deux flancs de ce bassin solitaire sont tout couverts de bruyères aux petites fleurs violettes, de longs genêts jaunes dont on fait les balais-, çà et là quelques châtaigniers gigantesques étendent leurs longues branches à demi nues. Les feuilles brunies par les premières gelées pleuvent autour des arbres au moindre souffle de l'air. Quelques noires corneilles sont perchées sur les rameaux les plus secs et les plus vil. 4
oO CONFIDENCES.
morts de ces vieux arbres: elles s'envolent en croassant à notre approche. De grands aigles ou épeniers, très-élevés dans le firmament, tournent pendant des heures au-dessus de nos têtes, épiant les alouettes dans les genêts ou les petits chevreaux qui se rapprochent de leurs mères. De grandes masses de pierres grises, tachetées et un peu jaunies par les mousses, sortent de terre par. groupes sur les deux pentes escarpées de la gorge.
Nos troupeaux, devenus libres, se répandent à leur fantaisie dans les genêLs. Quant à nous, nous choisissons un de ces gi'os rochers dont le sommet, un peu recourbé sur luintême, dessine une demi-voûte et défend de la pluie quelques pieds de sable fin à ses pieds. Nous nous établissons là. Nous allons chercher à brassées des fagots de bruyères sèches et les branches mortes tombées des chàtaigniei-s pendant Tété. Nous battons le briquet. Nous allumons un de ces feux de bergei^ si pittoresques à contempler de loin, du pied des collines ou du pont d'un vaisseau, quand on navigue en vue des terres.
Une petite flamme claire et ondoyante jaillit à travers les vagues noires, grises et bleues de la fumée du bois vert que le vent fouette comme une crinière de cheval échappé. Nous ouvrons nos sacs, nous en tii-ons le pain, le fromage, quelquefois les œufs durs, assaisonnés de gros grains de sel gris. Nous mangeons lentement, comme le troupeau rumine. Quelquefois Fun d'entre nous découvre à Texti-émité des branches d'un châtaignier des gousses de châtaignes oubliées sur l'arbre après la récolte. Nous nous armons tous de nos frondes, nous lançons avec adresse une nuée de pierres qui détachent le fruit de l'écorce entr'ouverte, et le font tomber à nos pieds.
Nous le faisons cuire sous la cendre de notre foyer, et si quelqu'un de nous vient à déterrer de plus quelques pommes de terre oubliées dans la glèbe d'un champ retourné, il nous les apporte, nous les recouvrons de cendres et de charbons, et nous les dévorons toutes fumantes, assaisonnées de l'orgueil de la découverte et du charme du larcin.