‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 19 sur 269 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

A midi on rassemble de nouveau les ch{'vres et les vaches roucliées déjà depuis longtemps au soleil sur la grasse litière des feuilles mortes et des genêts. A mesure que le soleil, en montant, a dispersé les brouillards sur ces cimes éclatantes et ti(*des de lumière, ils se sont accumulés dans la vallée et dans les plaines. Nous voyons seulement surgir au-dessus les rimes des collines, les clochers de quelques hauts villages» el à IVxtivmilé de Thorizon les neiges rosées et ombrées du nionl Blanc, dont on distingue les ossements gigantesques» les arêtes vives et les angles rentrants ou sortants, comme si on était à une portée de regard.

Les troupeaux réunis, on s'achemine vers la vraie montagne. Nous laissons loin derrière nous cette première gorge alpestre, où nous avions passé la matinée. Les châtaigniers disparaissent, de petites broussailles leur succèdent ; les pentes de\iennent plus rudes; de hautes fougères les tapissent : çà et là, les grosses campanules bleues et les digitales pourprées les drapent de leurs fleurs. Bientôt tout cela disparaît encore. Il n'y a plus que de la mousst^ et des pierres mulantes sur les flancs des montagnes.

Les troupeiiux s'arrêtent là avec un ou deux bergera Les autres, et moi avec eux, nous avons aperçu depuis plusieurs jours, au dernier sommet de la plus haute de ces cimes, à cùté d'une plaque de neige qui fait une tache blanche au nord, et qui ne fond que tard dans les étés froids, une ouverture dans le rocher qui doit donner entrée à quelque caserne. Nousa>ons vu les aigles s'envoler souvent vers cette roche: les plus hardis d'entre nous ont résolu d'aller dénicher les |>etits. Armés de nos bâtons et de nos frondes, nous > montons aujourd'hui. Nous avons tout prévu, même les ténèbres de la caverne. Chacun de nous a préparé depuis quelques jours un flambeau pour s'y éclairer. Nous avons coupé dans les bois des environs des tiges de sapin de huit ou dix ans. Nous les avons fendues dans leur longueur en ^ingt ou trente petites lattes de l'épaisseur d'une ligne ou deux. Nous n'avons laissé intacte que l'extrémité inférieure de l'arbre ainsi fendu, afin que les lattes ne se séparent pas.

et qu'il nous reste un manche solide dans la main pour les porter. Nous les avons reliés, en outre, de distance en distance, par des flls de fer qui retiennent tout le faisceau uni. Pendant plusieurs semaines nous les avons fait dessécher en les indroduisant dans le four banal du village après qu'on en a tiré le pain. Ces petits arbres ainsi préparés, calcinés par le four et imbibés de la résine naturelle au sapin, sont des torches qui brûlent lentement, que rien ne peut éteindre, et qui jettent des flammes d'une rougeur éclatante au moindre vent qui les allume. Chacun de nous poi*te un de ces sapins sur son épaule. Arrivés au pied du rocher, nous le contournons à sa base pour trouver accès à la bouche tortueuse de la caverne qui s'entr'ouvre au-dessus de nos fronts. Nous y parvenons en nous hissant de roche en roche, et en déchirant nos mains et nos genoux. L'embouchure, recouverte par une voûte naturelle d'immenses blocs buttés les uns contre les autres, suffit à nous abriter tous. Elle se rétrécit bientôt, obstruée par des bancs de pierre qu'il faut franchir, puis, tournant tout à coup et descendant avec la rapidité d'un escalier sans marches, elle s'enfonce dans la montagne cl dans la nuit.

Là, le cœur nous manque un peu. Nous lançons des pierres dont le bruit lent à descendre remonte à nos oreilles en échos souterrains. Les chauves-souris effrayées sortent à ce bruit de leur antre, et nous frappent le visage de leurs membranes gluantes. Nous allumons deux ou trois de nos torches. Le plus hardi et le plus grand se hasarde le premier. Nous le suivons tous. Nous rampons un moment comme le renard dans sa tanière. La fumée des torches nous étouffe, mais rien ne nous rebute, et, la voûte s'élargissant et s' élevant tout à coup, nous nous trouvons dans une de ces vastes salles souterraines dont les cavernes des montagnes sont presque toujours l'indice et qui leur servent pour ainsi dire à respirer l'air extérieur. Un petit bassin d*eau limpide réfléchit au fond la lueur de nos torches. Des gouttes brillantes comme le diamant suintent des parois de la voûte, et, tombant par intervalles réguliers dans le bassin, y produisent ce tinte-

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