LIVRE PREMIER
Vous voulez connaître la première moitié de ma vie! car vous m'aimez; mais vous ne m*afmez que dans le présent et dans l'avenir ; mon passé vous échappe; c'est une part de moi qui vous est ravie, il faut vous la restituer. £t moi aussi il me sera quelquefois doux, souvent pénible, de remonter pour vous et avec vous seul jusqu'à ces sources vives et voilées de mon existence, de mes sentiments, de mes pensées. Quand le fleuve est troublé et ne roule plus que des ondes tumultueuses et déjà amères, entre des sables arides, avant de les perdre dans l'Océan commun, qui n'aimerait à remonter flot à flot et vallée par vallée les longues sinuosités de son cours, pour admirer de l'œil et puiser dans le creux de sa main ses premières ondes sortant du rocher, cachées sous les feuilles, fraîches comme la neige d'où elles pleuvent, bleues et profondes comme le ciel de la montagne qui s'y réfléchit? Ah! ce que vous me demandez de faire sera un délicieux rafraîchissement pour mon àme, en même temps qu'une curiosité tendre et satisfaite pour vous. Je touche à
ce point indécis de la vie humaine où, arrivé au milieu des années que Dieu mesure ordinairement aux hommes les plus favorisés, on est un moment comme suspendu entre les deux parts de son existence, ne sachant pas bien si Ton monte encore ou si l'on commence déjà à descendre. C'est l'heure de s'arrêter un moment, si Ton prend encore quelque intérêt à soi-même, ou, si un autre en prend encore à vous, de jeter quelques regards en arrière et de ressaisir, à travers les ombres qui commencent déjà à s'étendre et à vous les disputer, les sites, les heures, les personnes, les douces mémoires que le soir efface et qu'on voudrait faire revivre à jamais dans le cœur d'un autre, comme elles vivent à jamais dans votre propre cœur. Mais au moment de commencer pour vous à déplier ces plis si intimes et si soigneusement Termes de mes souvenirs, je sens des flots de tendresse, de mélancolie et de douleur, monter tout brillants du fond de ma poitrine et me fermer presque la voix avec tous les sanglots de ma vie passée ; ils étaient comme endormis, mais ils n'étaient pas morts; peut-être ai-je tort de les remuer, peutêtre ne pourrai-je pas continuer. Le silence est le linceul du passé; il est quelquefois impie, souvent dangereux de le soulever. Mais, lors même qu'on le soulève pieusement et avec amour, le premier moment est cruel. Avez-vous passé quelquefois par une de ces plus terribles épreuves de la vie? J'y ai passé deux fois, moi, et je n'y pense jamais sans un frisson.
La mort vous a enlevé par une surprise, et en votre absence, un des êtres dans lesquels vous viviez le plus vousmême, une mère, un enfant, une femme adorée. Rappelé par la fatale nouvelle, vous arrivez avant que la terre ait reçu le dépôt sacré de ce corps à jamais endormi. Vous franchissez le seuil, vous montez l'escalier, vous entrez dans la chambre, on vous laisse seul avec Dieu et la mort. Vous tombez à genoux auprès du lit, vous restez des heures entières les bras étendus, le visage collé contre les rideaux de la couche funèbre. Vous vous relevez enfin, vous faites çà et là quelques pas dans la chambre. Vous vous approchez, vous vous éloignez