LIVRE PREMIER
tour à tour de ce Ht où un drap blanc, affaissé sur un corps immobile, dessine les formes de l'être que vous ne reverrez plus jamais. Un doute horrible vous saisit: je puis soulever le linceul, je puis voir encore une fois le visage adoré. Faut-il le revoir tel que la mort Ta fait? Faut-il baiser ce front à travers la toile et ne revoir jamais ce visage disparu que dans sa uK-moire et avec la couleur, le regai-d et la physionomie que la vie lui donnait? Lequel vaut mieux pour la consolalion de celui qui survit, pour le culte de celui qui est mort? Pi-oblème douloureux! Je conçois trop qu'on se le pose et qu on le résolve différemment. Quant à moi, je me le suis posé, mais Finstinct a toujours prévalu sur le raisonnement. J*ai voulu revoir, j'ai revu! Et la tendre piété du souvenir que je voulais imprimer en moi n'en a point été altérée : la mémoire du visage animé et vivant, se confondant dans ma pens(*e avec la mémoire du visage immobile et comme sculpté en marbre par la mort, a laissé pour mon âme, sur c<*s \isages pétrifiés par ma tendresse, quelque chose de palpitant comme la vie et d'immuable comme Timmortalité. J'éprouve quelque chose de ce sentiment d'hésitation en rou\rant pour vous ce livre scellé de ma mémoire. Sous ce voile de l'oubli il y a une morte : c'est ma jeunesse ! Que d'images délicieuses, mais aussi que de regrets saignants se ranimeront avec elle! N'importe; vous le voulez, je vous olxUs. Dans quelle main plus douce et plus pieuse pourrais-je nMnetlrc, pour les conserver quelques jours, les cendres encoi-p tièdes de ce qui fut mon cœur?
Uon Dieu! j'ai souvent regretté d'être né! j'ai souvent désiré reculer jusqu'au néant, au lieu d'avancer, à travers tant de mensonges, tant de souffrances et tant de pertes successives, vers cette perte de nous-mêmes que nous appelons b morti Cependant, même dans ces moments où le désespoir
remporte sur la raison, et où Ton oublie que la vie est un travail imposé pour nous achever nous-mêmes, je me suis toujours dit: Il y a quelque chose que je regretterais de n'avoir pas goûté, c'est le lait d'une mère, c'est l'affection d'un père, c'est cette parenté des âmes et des cœurs avec des frères ; ce sont les tendresses, les joies et même les tristesses de la famille ! La famille est évidemment un second nousmêmes, plus grand que nous-mêmes, existant avant nous et nous survivant avec ce qu'il y a de meilleur de nous; c'est l'image de la sainte et amoui^euse unité des êtres révélée par le petit groupe d'êtres qui tiennent les uns aux autres et rendue visible par le sentiment! J'ai souvent compris qu'on voulût étendre là famille; mais la détruire!... c'est un blasphème contre la nature et une impiété contre le cœur humain! Où s'en iraient toutes ces affections qui sont nées là et qui ont leur nid sous le toit paternel? La vie n'aurait point de source, elle ne saurait ni d'où elle vient ni où elle va. Toutes ces tendresses de l'âme deviendraient des abstractions de l'intelligence. Ah! le chef-d'œuvre de Dieu, c'est d'avoir fait que ses lois les plus consei*vatrices de l'humanité fussent en même temps les sentiments les plus délicieux de l'individu! Tant qu'on n'aime pas, on ne comprend pas!
Heureux celui que Dieu a fait naître d'une bonne et sainte famille ! c'est la première des bénédictions de la destinée ; et quand je dis une bonne famille, je n'entends pas une famille noble de cette noblesse que les hommes honorent et qu'ils enregistrent sur du parchemin. Il y a une noblesse dans toutes les conditions. J'ai connu des familles de laboureurs où cette pureté de sentiments, où cette chevalerie de probité, où c«tte fleur de délicatesse, où cette légitimité de traditions qu'on appelle la noblesse, étaient aussi visibles dans les actes, dans les traits, dans le langage, dans les manières, qu'elles le furent jamais dans les plus hautes races de la monarchie. Il y a la noblesse de la nature comme celle de la société, et c'est la meilleure. Peu importe à quel étage de la rue ou de quelle grandeur dans les champs soit le foyer domestique, pourvu qu'il soit le refuge de la piété, de l'in-