LIVRE DEUXIEME
Je vécus de cette vie qui me rafraîchissait ma douleur, comme Tair froid rafraîchit une brûlure à la main, jusqu'à Tautomne. La monotonie recueillie, voluptueuse de ma vie, n'était interrompue que par une correspondance rare, mais intime et palpitante, que j'avais avec Saluce. Saluce était le nom d'un ami dont je n'ai pas encore parlé. Voici comment nous nous étions connus et aimés.
11 y avait, dans le corps de la maison militaire du roi, où mon père m'avait fait semr quelques années, un jeune Breton dont la beauté, la jeunesse forte et naïve, caractère de cette noble race, m'avaient attiré. 11 s'était senti de même attiré instinctivement vers moi. Nous étions tous deux à cette époque de la vie où les amitiés se font vite ; on ne raisonne passes attraits. On se voit, on se parle, on se confie réciproquement ses pensées ; si elles sont conformes, on s'isole ensemble dans la foule, on se quitte avec peine, on se retrouve avec bonheur, on se cherche, on s'attache, on est deux. C'est ainsi que je m'étais lié fraternellement avec ce camarade de vie. Nous avions les mêmes goûts militaires et littéraires, le môme sentiment de la poésie, les mêmes entraînements vei*s le peu de solitude que nous permettait la vie de garnison en province ou de caserne à Paris, les mêmes habitudes de famille, les mêmes opinions de nais-
sance. Il me parlait de sa mer, je'^lui pariais de mes montagnes. En sortant de la manœuvre, nous faisions ensemble de longues promenades rêveuses dans les vallëes vertes, ombragées et monotones de la triviale Picardie. En quelques mois nous étions frères ; il savait tous mes secrets, moi tous les siens ; je n'aurais pas été étranger dans sa famille si j'avais été conduit par le hasard à sa porte ; il aurait reconnu mon père, ma mère et toutes mes sœurs, aux portraits que j'avais faits de notre maison.
Le père de Saluce avait émigré en Angleterre avec sa femme, son fils et sa fille au berceau, après les premiers revers de la Vendée. Ses biens avaient été confisqués. Un grand-oncle ecclésiastique, âgé, riche et pourvu d'un emploi important à Rome dans la chancellerie du Vatican, avait appelé en Italie le père de Saluce et sa famille. Ils s'étaient établis à Rome. Le grand-oncle y était mort, laissant son palais, une villa près d'Albano et une fortune considérable en argent à son neveu. Ce neveu, père de mon ami, s'était ainsi complètement dénationalisé ; il était devenu Romain. Au moment de la rentrée des Rourbons en France, il s'était mis en route pour venir y revendiquer sa patrie, son titre et la récompense de son exil. Il avait laissé à Rome sa femme et sa fille ; il avait amené à Paris son fils et l'avait placé dans le même corps où j'avais été placé moi-même par mon père. De là, il était allé en Rretagne, il avait récupéré des bois non vendus et racheté à bas prix, d'un acquéreur qui ne se considérait que comme dépositaire, le vieux manoir de ses pères. La mort l'attendait au lieu de son berceau. En chassant avec d'anciens amis dans ses bois paternels si heureusement recouvrés, son cheval s'était abattu et l'avait précipité contre un des chênes de son avenue. Saluce était allé rendre les derniers devoirs à son père, prendre possession de la moitié de son héritage ; puis il était revenu me dire adieu à Reauvais, et il était parti de là pour rejoindre sa mère et sa sœur à Rome. Son départ m'avait laissé profondément triste, et ce fut une des causes qui me firent bientôt après quitter ce métier de soldat ennuyeux en temps de
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