LIVRE PRECHER. 4i
A chaque plainte de ton onde Je sens retentir avec toi Je ne sais quelle voix profonde Qui l'annonce et le chante en moi.
Mon cœur grossi par mes pensées.
Comme tes flots dans ton bassin.
Sent, sur mes lèvres oppressées, ' L'amour déborder de mon sein.
La prière brûlant d'éclore S'écbap[)e en rapides accents , Et je lui dis : « Toi que j'adore.
Reçois ces larmes pour encens. »
Ainsi me revoit ton rivajje Aujourd'hui, différent d'hier; Le cygne change de plumage, La feuille tombe avec l'hiver.
Bientôt tu me verras peut-être , Penchant sur toi mes cheveux blancs.
Cueillir un rameau de ton hêtre Pour appuyer mes pas tremblants.
Assis sur un banc de ta mousse , Sentant mes jours prêts à tarir.
Instruit par ta pente si douce.
Tes flots m'apprendront k mourir.
En les voyant fuir jîoulle à jîoutle,
Et disparaître flot à flot :
€ Voilà, me dirai-je, la route
Où mes jours les suivront bientôt. »
Combien m'en reste-t-il encore?
Qu'importe? Je vais où tu cours; Le soir pour nous louche ù l'aurore :
Coulez, ô flots! coulez toujours
4H NODVELLES CONFIDENCES.
J'aimais ce lieu, j'aimais cet oncle, j'aimais ces ?ieii\ domestiques qui m'ayaient tu enfaot et pour qui mon arrivée dans leur désert était un rayon de souTenir et de joie dans leur cœur, une Tariété dans leur Tie, un mouyement dans leur uniformité; j'aimais jusqu'aux chiens et aux immenses troupeaux de moutons qu'un pasteur vraimeDt homérique, le vieux Jacques, gouvernait comme Euiiiée dans la grise Ithaque, avec l'orgueil d*un chef pour son peupie et la providence d'une mère pour ses enfants; j'aimais surtout une femme excellente qui gouvernait le château et les nombreux domestiques avec cette douceur et celte bont»' qui soumet la résistance, qui prévient les rivalités, qui fait aimer la discipline , parce qu'on aime celle qui l'impose. Ancienne amie de mon oncle, aimée de toute la famille, s('dsible, active, désintéressée, intercédant tour à tour pour tous, encore agréable de figure sous le costume modeste, propre, demi-mondain, demi-monastique qui en faisait la sœur grlsf* de ce couvent rural. Elle me traitait commt» rhéritier futur de ces domaines ; elle me gâtait comme l'enfant souvent prodigue du château. Elle me préparait la chambre la plus riante ; elle faisait acheter pour mon arrivée, par mon oncle, les meilleurs chiens de chasse elle p!u^ joli cheval qu'on pouvait trouver dans ces montagnes. Eli»' vil encore et m'écrit de temps en temps, quand mon nom lui est reporté en bien ou en mal par quelque contre-coup de la destinée. C'est une heureuse idée de donner ainsi, sur une nombreuse maison , le gouvernement domestique au\ feunnes. Leur voix douce tempère le commandement par l'aflection ; leur main faible laisse un peu flotter rautorilé et prévient ainsi les révoltes et les résistances. On résiste à ce qui impose, rarement à ce qui inspire. Le gouvernement
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de maison, quand il n*y a pas de mère de famille, est une idée de génie comme tous les instincts.
Mon oncle était le plus aimant, le plus tendre de cœur et le plus facile d'humeur de tous les membres de la famille. 11 ne savait ni vouloir, ni résister, ni commander; il ne savait que plaire et complaire. Il se déchargeait de tout sur mon père ou sur M'"« Royer, son premier ministre. Il m'aimait avec la tendresse d'un ami, plus qu'avec la sévère autorité d'un oncle. Je lui rendais cette tendresse de prédilection. La bonté a toujours été pour moi un irrésistible aimant ; tous les autres mérites de l'homme ou de la femme s'effacent devant celui-là. La bonté est la vertu toute faite. On ne travaille sur soi-même toute sa vie, par des efforts ou des préceptes surnaturels, que pour arriver à cette perfection, que certains êtres ont reçue en naissant. Mon oncle avait reçu ce don, et les seuls défauts, bien légers, qui fissent ombre en lui , étaient encore des grâces , can ils n'étaient que les excès ou les faiblesses gracieuses de celte bonté. On peut juger si j'étais heureux auprès de lui.
Voir lever le soleil sur les cimes des chênes du parc ; ouvrir ma fenêtre pour que les hirondelles vinssent voltiger librement sous le plafond ; lire, dans mon lit, les vieux livres de la bibliothèque, aux bruits de vie qui montaient de la cour d'honneur ou de la cour de la ferme ; entendre les clochettes du bouc qui guidait le troupeau de moutons sortant après la rosée essuyée ; me lever pour déjeuner, avec mon oncle, de la crème de ses vaches et du miel doré de ses ruches ; perdre mes paroles et mes pas avec lui, du salon à la bibliothèque, des étables au jardin ; rentrer aux heures brûlantes ; ressortir seul avec un fusil ou un livre sons le bras quand le soleil baissait un peu, ou monter mon cheval sauvage à crins soyeux, touffus, pendants, épars jusque sur les épaules, et qui lui voilaient les yeux ; m'enfoncer au galop dans les sainfoins en fleur; descendre après dans des gorges encaissées au fond des bois, où il fallait, pour se glisser sous les branches, se coucher sur Tencolure du cheval ; errer ainsi sans but, découvrant tantôt une clairière, tantôt
une source, tantôt une famille de cheiu^uils efTrayés du bruit ; me perdre volontairement pendant des heures entières pour me retrouver à quelques lieues du château ; revenir au pas à la fraîcheur du soir ; dîner, causer, lire, écouter les aventures de la vie d'abbé à Versailles et à Paris, dans l'ancien régime ; m'assoupir à ces récits, et quand le sommeil me gagnait, remonter le grand escalier et traverser les longues salles sonores comme le vide qui conduisaient à ma chambre ; m'endormir sur les pages d'un philosophe on d'un poète, pour recommencer au réveil les mêmes journées et les mêmes nuits : voilà ma vie toutes les fois que je pouvais venir passer les plus insensibles mais les plus rapides mois de ma jeunesse dans cette solitude, monastère de liberté, de douce paresse, de nonchalance, de lecture, de rêverie et d'amitié 1 Les meilleures ombres de ces arbres qui verdissent encore ont tapissé le sol des jardins pour moi. Les circonstances et , Téloignement m'ont forcé, après la mort de mon oncle, de vendre les ombres que versaient ces arbres et les murmures que répandaient ces eaux. Puissentils être aussi hospitaliers et aussi doux à d'autres générations !
J'habitais surtout ces grands hêtres qui couvrent la fontaine du Foyard, toujours couverte de merles qui venaient boire et que je n'effrayais pas. Ils sont si chargés de rameaux, et ces rameaux ramiûés encore par filaments sont si chargés de feuilles qu'on aperçoit à peine, à travers le réseau de leur ramure, l'étang limpide qui brille en bas sous les peupliers. Oh I que ne peut-on emporter avec soi, en changeant de séjour, ces sites de prédilection ! j'aurais emporté celui-là!
C*est là que j'ai bu la solitude jusqu'à Tivresse, jamais jusqu'à satiété.