LIVRE DEUXIÈME
J*ai.dit que le père et la mère de mon ami habitaient Rome depuis la fin de la guerre de la Vendée; ils avaient un fils et une fille. Ils étaient riches; ils tenaient aux États romains par leur palais de Rome et par des terres considérables, mais de peu de revenu, dans les Abruzzes. Ils avaient on fils et une fille à peu près du même âge. Leur fille s*appelait Clotilde. Le frère et la sœur se ressemblaient comme deux jumeaux. Cette ressemblance, qui avait fait souvent le charme et le jeu de leurs parents pendant leur première enfance, devait plus tard devenir fatale à Saluce. On va voir comment.
Quand leur fille Clotilde eut atteint Tâge de douze ou treize ans, le père et la mère de Saluce la mirent dans un de ces nombreux couvents de Rome, d'où les filles des maisons nobles d'Italie ne sortaient alors que pour leur mariage. Ce couvent, débris d'un plus vaste monastère de femmes, réduit par la Révolution à un petit nombre de religieuses âgées el infirmes, n'en comptait plus que trois ou quatre; il ne comptait non plus que sept ou huit jeunes filles des grandes maisons de TÉlat romain. Deux seulement, parmi ces élèves, touchaient à l'adolescence : c'étaient Clotilde et Régina. Les autres étaient des enfants de sept à huit ans. Ce rapprochement d'âge et cette différence de patrie, au milieu de Tisolement que la supériorité des années créait entre les deux j^'unes filles, devaient naturellement les resserrer plus étroitement entre elles. Elles ne tardèrent pas à contracter une de ces amitiés passionnées qui font le charme et la consolation de ces solitudes où les cœurs neufs trouvent d'autres
cœurs neuCs comme eux pour recevoir et pour échanger leurs premières coufidences.
Le couvent était situé dans ce quartier immense et désert de la Longara, qui s'étend de TransteTère jusque derrière la colonnade de Saint-Pierre. Cest une rue sans fin, dont les façades sont tour à tour des palais, des monastères ou des maisons d'un aspect misérable, auti-efois habitées par les nombreuses familles pauvres attachées par des fonctions aux autels, aux sacristies ou à Fentretien de cette basilique, capitale du catholicisme. Au temps dont je parle, ces maisons paraissaient désertes ou peuplées seulement de vieillards, de pauvres femmes et d'indigents. En entrant dans cette rue, dont on comprenait Tantique splendeur à quelques portails admirables d'églises, et à Tarchitecture délabrée de quelques grands palais, on éprouvait une de ces impressions que Ton ne connaît guère dans le nord de l'Europe, une tristesse orientale, une mélancolie dans la lumière, une consternation éclatante qui serre le cœur sans qu'on sache pourquoi. C'était le contraste d'un ciel bleu et net comme le lapis se réverbérant sur des tuiles rouges et sur des pavés brillants, dans une solitude et dans un silence qui donnaient au jour quelque chose de l'immensité vague et de la terreur de la nuit. Il m'est arrivé souvent de parcourir d'une extrémité à l'autre cette longue avenue de murs brûlants, au milieu de la journée, sans apercevoir un seul être se mouvoir dans toute son étendue, et sans entendre un seul pas retentir sur ses pavés. Quelques chats plaintifs traversant précipitamment la chaussée et se glissant d'une lucarne à l'autre; un âne abandonné et chargé de son bât, broutant l'herbe entre les fentes du seuil des palais; de temps en temps, un des volets, tous uniformément fermés, s'ouvrant poussé par le bras nu de quelque femme invisible, puis se refermant sans bruit sur le vide ou sur le sommeil; de longues coixles tendues d'une fenêtre à l'autre, où les blanchisseuses étendent leur linge et les pauvres mères leurs haillons, pour les sécher au soleil: au fond de la rue, les longues ombres portées de la colonnade do Saint-Pierre, semblables aux obscurités d'une forèl