‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 223 sur 269 · QUATORZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME LETTRE

c Rome.

« Le bonheur était trop complet pour être durable... C'est ta pitié maintenant qu'il me faut. La comtesse Livia a reçu da gouTernement Tordre de rentrer à Rome, d'observer la vie dottrée du couvent avec sa petite-ûlle, ou de la laisser seule au couvent jusqu'au retour du prince ***, qui réclamera sa femme. Cela vient des amis du prince qui ont été informés et qui se sont plaints des assiduités d'un étranger dans la famille. Les ordres de police ici sont absolus; il a falta obéir. La comtesse a quitté Tivoli; elle est rentrée dans son palais à Rome, afin d'avoir la liberté de réclamer et de faire agir ses amis auprès du gouvernement. Régina est enfermée seule avec la nourrice dans l'enceinte du couvent. Je suis parti ostensiblement pour Florence, d'après ses conseils, pour enlever tout prétexte d'accusation et de réclusion contre Bégina et la comtesse. Mais, arrivé à Terni, j'ai fait poursuivre de nuit A ma calèche la route de Florence; un jeune Napolitain de mes amis, qui va à Paris, y a pris ma place. Je suis revenu seul et sous un autre nom à Rome. Je ne suis pas rentré dans la ville, pour que mon palais vide trompât la surveillance du gouvernement. Je vis caché dans une maison de jardinier, hors des murs, du côté de Saint-Paul, sur un chemin de traverse, chez le frère de la nourrice de Régina. J'ai une chambre dont la fenêtre ouvre sur la campagne, et qui me permet de jouir de la vue du verger, des prairies, sans être aperçu du chemin. J'ai des livres, du papier, des armes : je ne sors que la nuit, enveloppé d'un de ces grands manteaux bruns qui recouvrent les paysans romains, avec un large chapeau de feutre sur la tète. On me confond k la porte de Rome avec les marchands de bœufs de

la Sabine ou avec les vignerons de Velletri; j'entre et je sors sans soupçon, pour aller me glisser sous les murs de la Longara. A un signal de mes souliers ferrés sur le pavé, un flambeau brille à travers le treillis de bois, une main passe, un fil armé d'un crochet de plomb descend contre le mur : j'y prends un billet de Régina, j'y suspends un billet de moi, j'entends un soupir ou mon nom prononcé à voix basse , je couvre de baisei-s le papier avant de le laisser remonter, je m'éloigne au moindre bruit, j'emporte mon trésor, je le lis à la clarté de la lune ou des lampes qui brûlent dans les niches des madones, je ressors par une autre porte de Rome, je regagne à travers les champs mon asile, je passe la nuit et le jour à relire, à étudier, à interpréter les lettres de Régina. Le prince ***, dit-elle, est en route pour revenir en Italie. La grand'mère passe sa vie dans les transes et dans les larmes. Elle est décidée à protester contre le consentement imprévu qu'elle a donné à cette union, sous l'empire de la domination et de la peur. Elle se prêtera à tout pour empêcher le malheur et l'enlèvement de sa petite-fille. Elle a mis dans ses intérêts, à force d'argent et de supplications, une partie de la famille et des personnes influentes dans le gouvernement. L'opinion est partagée. Elle plaidera, elle se jettera aux pieds du cardinal ***. Elle a pris en horreur le tuteur de Régina et le prince ***. Régina jure, dans toutes ses lettres, qu'elle se réfugierait plutôt dans la tombe de Clotilde que de se laisser livrer à un homme que son cœur repousse, et que de reprendre une vie qu'elle m'a donnée avant même de m'avoir connu. Les choses en sont là, elles ne peuvent durer longtemps ainsi.

« Oh! que n'es-tu là pour me conseiller et pour m'entralner peut-être! Je sens que je vais jouer mille fois plus que ma vie : la vie et la réputation de Régina ! Hais je n'ai pour conseil que le délire dont je suis nuit et jour possédé! Ah! il vient des jours où le délire est la seule inspiration possible!

« Je t'écrirai avant peu de jours, si je suis encore libre ou vivant! »

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