LIVRE DEUXIÈME
Cette lettre avait été la dernière avant la catastrophe qui avait jeté Saluce au château Saint-Ange et la comtesse avec Régina en France. Voici comment : ce drame d'amour s'était dénoué comme ils se dénouent tous, par des déchirements et par des larmes. Réginame raconta tous les détails que Saluce, prisonnier alors, ne pouvait plus m'écrire.
Saluce, par l'intermédiaire du frère de la nourrice de Régina, était parvenu à mettre dans ses intérêts un pauvre jardinier du Transtevôre, leur parent, qui cultivait un petit jardin de légumes et d'arbres fruitiers sous la muraille même de la ville, qui servait d'enceinte à l'enclos du couvent de la Longara. Le gouvernement ayant ordonné à la comtesse Livia de se retirer dans ses terres des Abruzzes, ou de se confiner dans le cloître avec sa petite-fille, la comtesse, secrètement d'accord avec Saluce et Régina , partit pour les Abruzzes. Régina, à qui toute communication hors du couvent était désormais sévèrement interdilQ, fut avertie de se préparer à rentrer dans la domination et dans fa maison du prince aussitôt qu'il serait arrivé. On peut juger, d'après l'énergie et rindomptable caprice de ce caractère, ce qu'elle dut éprouver de douleur, de répulsion et de colère en se voyant réduite à sacrifier à la fois sa grand'mère, Clotilde, Saluce, sa liberté, sa mémoire, son amour, dans une même immolation d'ellemême! Elle écrivit par l'entremise de sa nourrice à Saluce ces deux mots : a Ou la fuite ou la mort, avant le jour qui m'arracherait à toi ! »
Ce jour approchait. Le prince *♦* était arrivé. Il n avait
pas demandé encore à voir la princesse. Il délibérait avec ses amis du gouvernement sur le moyen d'amener par la douceur et par la temporisation à r obéissance cette imagination d'enfant révoltée. Saluce en fut informé. 11 résolut de profiter de ce moment d'indécision du prince pour soustraire Bégina à une tyrannie qu'elle redoutait plus que le poignard.
Saluce se procura successivement, et sans qu'on pût remarquer leur accumulation dans le même jardin, quatre ou cinq de ces longues écbelles de bois léger dont les jardiniers d'Italie se servent pour tailler les ceps de vigne et pour cueillir les raisins des pampres enlacés et suspendus à l'extrémité des branches sur les hauts penpliers. Il les démonta, il en mit à part les échelons, il ajusta et relia les montants avec de fortes cordes, et il en reconstruisit une échelle légère, solide, maniable, à Taide de laquelle il pouvait atteindre jusqu'à la hauteur du rempart. Ce travail terminé , il fit avertir Régina, par le frère de sa nourrice, qu'il serait la nuit suivante, après que la lune serait couchée, dans la chapelle auprès du tombeau de sa sœnr, et qu'elle trouverait la liberté là où il avait trouvé l'amour de sa vie.
Aidé du jardinier et du frère de la nourrice, dont il avait acheté à prix d'or la complicité et le silence, à Fheure dite il monta sur le rempart, tira l'échelle à lui , la fit glisser au pied du mur dans l'allée de cyprès du couvent, descendit, se glissa dans la chapelle, y trouva Régina et la nourrice, leur fit franchir la muraille comme lui-même Tavait franchie, et laissa ses deux complices retirer, démolir l'échelle et détruire ainsi toute trace d'escalade et de rapt dans le jardin do complaisant Transtévérin. Une de ces petites voitures de paysan romain , formée de deux arceaux de bois recourbé, et voilée contre le soleil d'un lambeau de toile, les attendait dans la cour du frère de la nourrice de Régina. Un vigoureux che-