LIVRE DEUXIÈME
interdit de confier à aucune autre main. Je pris un prétexte pour me rendre à Genève, pour que Régina et sa mère ne pussent soupçonner le motif de ma course. Arrivé à Genève, je courus chez le I)anquier. II me remit un paquet volumineux de Rome. Je repris la route de Nj on et je décachetai en chemin le paquet. Il contenait une longue lettre en cinq ou six feuilles pour moi et une plus courte pour Régina. Je ne (levais remettre celle-ci qu'avec préparation et ménagement, et après avoir pris connaissance de celle qui m*était adressée. J*étais seul dans un de ces petits chars suisses que j'avais pris à Nyon. Je lus la mienne sans être distrait. En voici les principaux passages :
DIX-HUITIEiME LETTRE.
« Roma, palazzo.
u J*ai fait mon devoir, mon ami , mais je sens que je l'ai fait aux dépens de mon existence. N'importe , j'ai fait mon devoir, et je sens ma conscience qui m'approuve au milieu (lu déchirement de mon cœur. Il y a deux êtres en moi, dont Tun a immolé l'autre. Tout est uni, Régina est libre; elle p(.*ut maintenant revenir à Rome avec sa pauvre comtesse , rentrer dans le palais ou dans les villas de sa grand'mère, voyager ou vivre dans sa patrie sans être jamais ni rappelée, ni contrainte, ni inquiétée dans son indépendance par le prince. Un mot de moi lui a reconquis son nom , sa liberté, sa fortune, sa patrie. Pouvais-je hésiter plus longtemps à (lire ce mot? Je m'en fie à toi. Prononce!.... Mais non, ne prononce pas , car ce qui est fait est fait. J'ai prononcé moimême, et si je me repentais une seule minute de l'arrêt que j'ai porté contre moi-même, je serais le plus lâche et le plus personnel des hommes. Je veux bien mourir de ma douleur, non de ma honte!
La veille da jugement du procès de la princesse, mes hommes de loi ont reçu des propositions de ceux du prince de*^. Ils sont venus dans la nuit me les transmettre, accompagnés d*un membre tout-puissant du gouvernement. Voici les paroles qu'ils m'ont apportées au nom de la partie adverse :
« Le procès de la princesse ^ dont vous êtes la cause « unique et dans lequel votre nom va retentir et votre témoi- « gnage d'homme d'honneur sera invoqué, va se décider « demain. Nous ne vous dissimulons pas que malgré tous « nos efforts nous ne pouvons envisager ce jugement sans « terreur. Les précédents, les mœurs, les juges, les familles (c princières de Rome, votre qualité d'étranger, tout est (t contre vous ou plutôt tout est contre la princesse et contre a sa grand*mère. Nous serons condamnés. La condamnation, « c'est le couvent à perpétuité pour cette jeune femme que « vous adorez, ou l'exil sans l'espérance de rentrer à Rome, « avec la perte de tous ses biens en Italie. Vous raimez,nous « devons vous avertir. Voilà le sort que vous avez fait à votre « amour : réfléchissez I Nous ne parlons pas même des flétris- « sures qui vont rejaillir sur ce nom de seize ans par les « révélations et les témoignages des deux hommes du peuple « qui ont participé à Tenlèvement et qui expient leur cornet plaisance pour vous dans la prison. Ce nom va être jeté a demain en scandale à Rome et en retentissement à l'Eu- (( rope. Elle a seize ans : songez combien d'années devant <c elle pour sentir sa proscription et ses humiliations devant « le monde.
« La douleur, la fuite et les climats étrangers vont bientôt c( user dans les larmes le peu de vie qui reste à sa grand'- « mère. Quel avenir pour une jeune femme de cette beauté, « de ce nom, de cet âge? Vous la protégerez, vous l'épou- « serez, dites-vous? Mais y avez-vous bien pensé? Dans quel « pays et sous quelle communion un magistrat ou un prêtre « consacreront-ils le mariage d'une femme dont la première « union aura été déclarée valide par les tribunaux de sa propre « patrie ? Et si la princesse Régina ne peut jamais être votre