LIVRE DEUXIÈME
Qlle comme on regarde une flamme dans les bruy6i*es pendant rété, en admirant les lueurs du feu, mais sans s*y réchauffer. Régina ne songeait pas elle-même que j'étais jeune; elle ne savait pas si j'étais beau ou laid, fait pour repousser ou pour attirer les regards; elle savait que j'étais l'ami de Saluce, voilà tout. Ce titre lui enlevait toute espèce de contrainte. Il lui semblait qu'elle avait vécu dans l'intimité avec moi depuis qu'elle avait connu Cloiilde et aimé son frère.
J'avais informé Saluce, par l'entremise d'un officier suisse de ma connaissance à Rome, de la résidence que j'avais choisie pour Régina et pour sa mère pendant leur séjour forcé loin de Rome. Il nous écrivait par le môme moyen. J'ignore ce qu'il disait à Régina dans ces lettres; je les lui voyais lire et relire vingt fois par jour, tantôt avec des bondissements de joie et d'espérance dans le jardin, tantôt avec des mouvements de colère qui semblaient s'adresser au papier et qui lui faisaient par moments jeter les lettres à terre et les fouler sous ses pieds. J'entrevoyais dans ses regards et dans ses demi-mots à table qu'elle le trouvait trop résigné à la séparation et trop convaincu des ménagements que sa tendresse môme pour elle commandait à son amant pour sa réputation et pour son avenir. Que lui importaient i elle sa réputation et son avenir? Elle voyait tout en lui. Mais Saluce, qui avait vécu longtemps en Angleterre, avait dans Tamour môme quelque chose du sang-froid , de la réserve délicate et du sentiment presque religieux de convenance qui distingue cette société de règle et de bon sens. Il était évident qu'il ne voulait à aucun prix, môme au prix de sa vie , sacrifier l'honneur, l'avenir et la foi-tune de Régina à son propre bonheur, si le procès en nullité de mariage perdu par ses hommes de loi venait à la restituer à son mari. J'en-
trevoyais confusément moi-même quelque chose de cette délicatesse, peut-être un peu tardive de sa part, dans les mots courts et tristes que je recevais de lui sous l'enveloppe de ses longues lettres à Bégina et à la comtesse. Mais les lettres des hommes d'affaires et des amis de Livia ne permettaient pas un doute sur la prompte annulation du mariage. Rien ne s'opposerait alors à ce que Saluce recouvrit sa liberté et à ce qu'il obtint Régina des mains d'une grand'mère qui voyait d'avance en lui un fils.
Il y avait alors des alternatives constantes de joie folle et de nuages sombres sur les traits de Régina, selon que le courrier de Rome, adressé à Nyon par un banquier de Genève , apportait l'espérance ou la transe à ces deux cœurs. Les jours de joie, Régina voulait courir toute la matinée avec moi sur le sable du lac pour répandre son ivresse dans toute cette belle nature. Les jours de tristesse elle me fuyait et me boudait comme si j'avais été coupable des tergiversations du sort et des scrupules de délicatesse de son amant. Je suivais ses caprices sans les contredire et en les plaignant dans mon cœur. Quand la passion est juste, elle n'est plus la passion. Le lendemain elle revenait à moi et me faisait, par des familiarités plus vives, les excuses muettes de son injustice. Je supportais tout cela comme je l'aurais accepté d'une sœur, car je commençais à avoir le pressentiment de quelque malheur pour elle. Je la traitais comme on doit traiter les malheureux, les malades et les enfants, qui ne sont comptables que de leurs sensations. Les siennes devenaient tumultueuses comme l'air chargé de doutes qui commençait à peser sur elle. Le procès devait être jugé dans quelques semaines; la correspondance retardait.
Le banquier de Genève me fit avertir en secret qu'il avait une lettre à me remettre personnellement, et qu'il lui était