‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 230 sur 269 · LIVRE DEUXIÈMK · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈMK

qu*aprës Tavoir lentement préparée au coup que je lui porte pour la sauver!

u Écris-moi une ligne à Madrid quand elle sera revenue à un peu de calme, et dis-moi qu'elle ne me maudit pas éternellement. »

Le reste de la lettre contenait des recommandations sans fin sur la manière dont je devais m'y prendre pour éviter un coup trop subit à Régina.

Je ne pus qu'approuver Saluce, tout en déplorant la fatale nécessité où il se trouvait jeté de faire souffrir le cœur de Régina en immolant son propre cœur. Il ne Pavait pas consultée. Qui sait si elle n'aurait pas préféré mille fois Texil avec lui à la liberté et à la fortune sans lui ? Ce devoir qu'il accomplissait si cruellement était donc arbitraire. Il se faisait à la fois juge et sacrificateur sans interroger la victime \ Et cependant le sacrifice était commandé par la délicatesse, rhonneur, la vertu, l'amour même! Ma raison se troublait et s'égarait devant une pareille situation.

Quand j'arrivai à Nyon , mon visage était si boule^ei'sé de l'horrible révélation que j'avais à faire, que je n'eus pas besoin de parler. Les femmes qui aiment ont un regard qui perce tout. Avant que j'eusse dit un mot, Régina savait tout!... J'essayai de nier, de prolonger l'incertitude, de dire que je n'avais pas trouvé de lettres à Genève, que j'y retournerais le surlendemain pour y attendre le courrier de Rome. Ma physionomie mentait. Régina n'y fut pas trompée une minute. La froide raison qu'elle avait trouvée depuis quelque

temps dans les expressions de Saluce rayait à demi éclairée. Elle se précipita sur moi pour chercher sous mon habit le paquet que je m*obstinais à lui cacher. Elle le saisit, elle lut seulement la première ligne de la lettre qui m'était adressée, et à ces mots seuls : J'ai fait mon devoir! elle jeta un cri d'indignation et de colère comme je n'en ai jamais entendu la vibration que dans le rugissement d'une lionne ! Vilta! s'écria-t-elle en rejetant loin d'elle la lettre qui lui était adressée à elle-même sans vouloir seulement la décacheter. « Renvoyez-lui son adieu , me dit-elle en italien , je ne veux rien de lui, pas même son sacrifice de sa vie à la mienne! Est-ce que je lui appartiens pour me sacrifier du même coup que lui? Cruauté et lâcheté! Lâcheté et cruauté! criait^lle en piétinant les lettres souillées de sable et de boue sous ses pieds. Cruauté et lâcheté dont je ne veux pas même voir une image ni une trace autour de moi ! Non ! non ! il n'était pas digne du battement d'un cil d'une Romaine ! Qu'il aille aimer les filles de neige et d'écume de merde son pays! Plus rien de lui I Pas même son nom, » me dit-elle enfin en me •lançant un regard de commandement superbe et sans réplique.

En disant ces mots, elle bondit plutôt qu'elle ne courut vers l'escalier, monta dans sa chambre, ouvrit sa fenêtre, et, les cheveux épars, les bras élevés au-dessus de sa tête , elle fit, en se tournant du côté des montagnes d'Italie, une imprécation entrecoupée de sanglots, comme si elle avait cru que sa voix pouvait être entendue de son amant jusqu'à Rome, et elle jeta d'un geste désespéré dans le jardin toutes les lettres, tous les cheveux, toutes les reliques, tous les souvenirs mutuels de son amour pour Saluce. Puis, appelant sa nourrice : « Baglia! lui cria-t-elle, va ramasser tout cela et jette-le au plus profond du lac, après y avoir attaché une pierre, pour que les vagues n'en rapportent jamais un débris au jour! Je voudrais y engloutir les six mois d'amour et de délire que j'ai eus pour lui I »

La nourrice obéit en murmurant et en s'indignant comme Régina, dont elle semblait partager toute la colère. La pauvre

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