‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 231 sur 269 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

comtesse Liyia, pâle et muette, sanglotait sur son canapé « combattue entre la joie de recouvrer son enfant, tout à elle, et la honte de la voir abandonnée par son amant I

Régina, après cet accès de rage, se jeta sur son lit et resta deux jours sans vouloir paraître, entre les bras de sa nourrice qui cherchait vainement à la calmer. Je rencontrai deux ou trois fois cette femme dans l'escalier et je lui demandai des nouvelles de Régina. « Elle reprend son cœur, me dit la Transtévérine en italien, et elle guérit sa colère par du mépris! Si c'était moi, je l'aurais guérie avec du sang! » La nourrice paraissait regarder comme le plus sanglant des affronts la générosité de Saluce. Et quand je lui prononçais ce mot : « Non, non, non, me disait-elle, monsieur, il n'y a point de générosité contre l'amour ! Quand on s'aime dans mon pays, on s'aime et on ne sait pas autre chose. Vous autres Français, vous ne comprenez pas la veilu d'un cœur du Tibre; l'eau de votre pays délave le cœur. Un Romain aurait ruiné et déshonoré ma jeune maîtresse, mais il l'aurait aimée jusqu'au sang !

c( Je le méprise, allez! »

Le troisième jour, Régina repainit enfin plus pâle et plus calme. En me revoyant dans le jardin, elle s'approcha de moi, le doigt sur la bouche, pour me dire par ce signe de ne jamais réveiller le nom dans son oreille. Elle parut profondément touchée et même attendrie de l'expression de tristesse et d'anxiété qui avait changé mon visage depuis ces trois jours et ces trois nuits. « Ne vous faites pas tant de chagrin pour moi, me dit-elle en me pressant la main, et en me regardant avec une expression de sollicitude et de confiance qui disait cent mille choses indécises dans ses pensées, sa main a arraché elle-même le trait de mon cœur, je suis guérie 1 Sur le tombeau de Clotilde ce n'était pas Clo-

tilde qae j'avais trouvée, c'était son fantôme! Ce fantôme s'est évanoui! Non , il n'était pas le frère de Clotilde, il avait ses traits, il n'avait pas son cœur! »

Puis, laissant retomber ma main et se retournant avec vivacité pour s'éloigner de moi et continuer son chemin vers le lac : « C'est vous qui auriez eu son cœur! » dit-elle plus bas.

Le soir, elle me pria de la mener bien loin se fatiguer dans la montagne, pour reprendre à force de lassitude un peu de sommeil. Je lui obéis. Nous marchâmes depuis deux heures après midi jusqu'à la nuit tombante dans les vignes, dans les ravins et sous les châtaigniers qui croissent en bouquets sur les pieds du Jura.

Ses oncles, qui étaient arrivés à Genève, devaient venir la prendre le lendemain pour la ramener à Rome par la route du Valais et de Milan. Elle semblait vouloir prolonger le plus possible la dernière journée qui lui restait à passer avec moi. Elle était si jeune, si belle, si transpercée des rayons dorés du soleil , si incorporée avec ce cadre merveilleux du ciel, des bois, des eaux, dans lequel je la voyais m'éblouir et d'où j'allais la voir disparaître; j'étais si jeune et si sensible à cette beauté moi-même, que si je n'avais été défendu par deux ombres qui s'interposaient entre nous (celle de *** et celle de Saluce), je n'aurais pu résistera son ëblouissement, et j'aurais mis mon cœur sous ses pieds comme ces feuilles tombées de l'arbre qu'elle foulait en marchant.

Elle semblait elle-même s'en apercevoir et rechercher volontairement plutôt que fuir les rencontres de regards ou de paroles qui auraient pu amener un aveu ou une explosion de nos deux cœurs. Une pénible incertitude pesait sur notre attitude et sur notre entretien. Je la ramenai jusque dans la cour de la maison, où l'ombre des platanes et des murs augmentait la nuit, sans avoir éclairci d'un mot ce qui se passait en elle et en moi. Je devais partir dans la nuit. Elle s'arrêta et se retourna vers moi avant de monter les premières marches du perron.

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