LIVRE QUATRIÈME
une étoile du ciel d'Ossian; M. de Barante, M. Guizot, M. Villemain, M. de Saint-Aulaire^M. deForbin, M. Beugnot, esprit érudit, aiiecdotique et répandu; les Bertin , esprits contenus et observateurs; les Villemain, les Cousin, les Sismondi, les philosophes, les historiens, les publicistes, les poètes, y échangeaient perpétuellement entre eux les émulations et les applaudissements, ces préludes de gloire que la jeunesse aspire dans le murmure des lèvres des femmes admirées. On s'y croyait reporté à la seconde naissance d'un dix-septième siècle, élargi et ennobli encore par la liberté.
Une autre femme remanjuable par le charme attrayant et par la grâce sérieuse de Tesprit, M"** de Mouscalin, sœur du duc de Richelieu, réuniss^iit, en plus petit nombre et plus exclusivement, les hommes politiques et les écrivains du parti modéré de la Restauration. lA, on entendait M. Laine, homme d*antique candeur; M. Pozzo di Borgo, orateur, guerrier, diplomate, véritable Alcibiade athénien, exilé longtemps dans les domaines <le Prusias, et revenant confondre en lui, dans son pa\s, son double rôle d'ambassadeur d'un souverain étranger etdecitO}en de sa patrie. Capo d'Istria, destiné, par le charme et par rélé\ation de son esprit, à séduirt* THurope pour la Grèce, et à mourir pour elle en essajant delà ressusciter. Le maréchal \larmont, portant sur ses b<»auA traits la lristeî>se d'une défection du devoir et de Famitié pour ce qu'il a\ait cru un devoir supérieur à toute amitié et à toute reconnaissance, Thumanilé, et disant à Louis Wiil, en lui demandant la vie du maréchal iNey, son compagnon d'armes : k \ou:> me la devez, car je vous ai donné, moi, plus que la vie. u M. ï\)de de Neuville, royaliste libéral, s*elTorçanl de retenir dans un même amour la chevalerie et la liberté, cette che\alerie des peuples quil u« réussissait à unir que dans son cœur. M. Mole, portrait-
(rhomme d'État, jeune et pensif, par Van Dycl, mais qui portait sur ses lèvres trop de sourires à trop de fortunes. M. Pasquier, de naissance parlementaire, d'intelligence cultivée, d'aptitude univereelle, de parole fluide, de convictions larges, fidèle seulement aux élégances d'esprit et à l'aristocratie des sentiments. M. Mounier, fils du célèbre constituant de ce nom, longtemps secrétaire intime de Napoléon, toujours respectueux pour sa mémoire, rallié aux Bourt>ons parce qu'ils étaient le gouvernement nécessaire de sa patrie, esprit juste, studieux, modeste, infatigable, ayant le culte de Tamitié et de la reconnaissance dans le cœur, la raillerie socratique dans le sourire, les grâces sérieuses de Phomuie d*État dans la convei^sation. Cette réunion, où les lettres se muaient tous les soirs à la politique, était l'école des hommes d'Étal.
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M. Casimir Périer, M. Laffitte, quelques autres hommes nouveaux, riches et influents, ii^cevaient, sur Tautiv rive do la Seine, les débris de la République et de l'Empire. Les ambitieux ajournés et les mécontents irréconciliables commençaient à former le noyau de cette opposition aceri)e où les regrets du despotisme tombé et les aspirations à la république, par une contradiction que la passion commune explique, se confondaient sous le nom de libéralisme, daob leur animosité contre l'aristocratie et contre les Bourbons. Là commençait à écloi-e la renommée, d'abord voilée, bientôt populaire, d'un des phénomènes les plus étranges de la littérature française, Béranger, un tribun chantant. Comme tous les esprits indépendants, Béranger avait senti le poids de la tyrannie, et il avait protesté en vers, cette arme du poëte contre l'oppression. Son génie, éminemment plébéien d'accent, quoique aristocratique d'élégance, était républicain comme son âme. L'Empii^e aurait dû le soulever comme lu
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Jurande apostasie de Tarmée à la République. Mais Héranger, plutôt patriote encore que républicain, et plus sensible aux ruines de la patrie qu'aux ruines de son opinion, n'avait vu cjuc le sang des braves et l'incendie des cbauiniôres de son pays. Pendant l'invasion, sa pitié et sa colôœ l'avaient emporté sur ses répugnances contre l'Kmpire; il avait oublié le tyran d'un peuple, il n'avait vu que le chef guerrier d'une nation. Et puis, pour les cœurs généreux, la chute absout. L'écroulement de Napoléon lui avait valu le pardon du poète. Chateaubriand avait valu une armée aux Bourbons; Béranj<er allait valoir un peuple au bonapartisme. Rouget de risie, en 1792, avait poussé des bataillons aux frontières par la MarsfiUaise; Bérangcr allait pousser des milliers d'àmes à l'opposition par ses poèmes chantés.
Casimir Delavigne, Etienne, Jouy, Benjamin Constant, Lemercier, Arnault, tous les poètes, tous les écrivains disciplinés, dotés, patentés de gloire par l'Empire, et tous ceux qui répugnaient aux Bourbons et h Faristocratie, fréquentaient ces salons plébéiens. On y notait déjà des fortunes naissinitf»s d'esprits (jui caressaient celte opinion et qui se prédestinaient eux-mêmes h dc\enir les écrivainSn les orateui's et les hommes consulaires de la bourgeoisie sous le sceptre du duc d'Orléans. Dans ce nombie, M. Thiers et M. Mignet, deux jeunes hommes du Midi, unis par l'amitié et par l'espérance, commençaient à se signaler par de belles ébauches d'histoire et de p()liti(jue. Ils remontaient à la révolution de 1789 pour mieux prendre leur course et leur direction vei's des révolutions nouvelles.
De nombreux journaux luttaient au nom des deux grandes opinions qui commençaient à trancher la France; mais les luttesétaient loin encore d'avoir l'âpreté, la colère et l'injure qu'elles contractèrent (|uelques mois plus tard dans la
Minerve, satire ménippée de la Restauration, et dans le Conservateur, foyer ouvert à tous les regrets, à tous les ressentiments et à toutes les exagérations des royalistes. L'opinion publique, encore douce et conciliante, commandait, autant que la censure, une certaine modération et une certaine élégance même aux hostilités des deux partis. On ne se combattait encore que par des épigrammes, on se combattrait bientôt avec des vengeances.
Ce n'était pas le parti républicain, c'était le parti napoléonien et militaire qui commençait la guerre avec la précipitation, rimprudence et l'animosité d'un parti qui n*acceptait pas sa défaite.
L'impératrice répudiée Joséphine vivait retirée et honorée à la Malmaison, étrangère non aux larmes, mais aux implacables amertumes de sa grandeur déchue. La reine Hortense, fille de cette impératrice et du marquis de Beauharnais, n'avait pu se résoudre à la retraite et à l'obscurité que lui commandaient la répudiation de sa mère, la séparation de son mari, Louis, frère de Napoléon, roi de Hollande, et enfin la chute de Napoléon lui-même, seul auteur de toutes ces fortunes et qu'il devait entraîner avec luL Accoutumée à l'adoration de la cour impériale, que son litre de belle-fille de l'Empereur et la faveur paternelle de ce souverain pour elle lui assuraient, la reine Hortense avait voulu en jouir même après lui. Elle avait employé la magie de son nom, le prestige de ses souvenirs, l'influence de ses grâces sur l'empereur Alexandre, pour que ce prince obtint ou exigeât en sa faveur, de Louis XVill, le tilre de duchesse de Saint-Leu, la conservation de ses richesses et la résidence à Paris ou dans sa résidence royale de Saint-Leu. Elle était devenue, pour la jeunesse militaire de l'Empire, l'idole tolérée du napoléonisme, adorée encore sous les traits d'une femme belle.
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jeune, spirituelle, passionnée. Tous les jeunes officiers de la maison militaire de 1* Empereur, tous les poètes, tous les écrivains qui restaient ûdèles à cette gloire ou qui voulaient se vouer à ce culte d'une grandeur plutôt éclipsée qu'évanouie, se réunissaient chez la reine Hortense. C'est delà que jaillissaient contre les Bourbons et leurs servit<*urs surannés ces chants populaires, élégies de la gloire, ces railleries, ces épigrammes, ces caricatures, ces mots frappés comme des médailles de haine et de mépris, qui se répandaient dans le peuple et dans l'armée pour y propager la conspiration du mépris. C'est de là aussi que les derniers soupirs de la passion filiale d'une jeune femme pour celui qui avait fait sa grandeur et sa puissance, et les premières insinuations de son retour partaient pour atteindre Napoléon à l'Ile d'Elbe et pour lui porter les symptômes de la conjuration militaire qui s'ourdissait pour lui sous les dehors d'un culte purement filial. Dans ce cénacle du culte impérial, l'amour, les lettres, la poésie, les arts, les intimités de la société, les confidences de l'entretien, les retoui-s sur le passé, les égarements de la mémoire tenaient moins encore de la littérature que de la conspiration
Ce fut au milieu de cette renaissance de la littérature que je passai les deux premiers hivei's qui suivirent la restauration des Bourbons à Paris. Très-jeune, trèîy-timide, trèsinconnu encore, j'admirais de loin ces grands noms poétiques comme des monuments que je ne pourrais jamais mesurer de près. Ces gloires littéraires de l'Empire, ou ces jeunes gloires qui commentaient à poindre dans les salons lettrés de Paris, avaient un immense prestige pour moi. Je croyais qu'un homme imprimé était un homme transfiguré. Je me souviens de l'impression de pespect et presque de terreur que me faisaient les noms de M. de Fontanes, de M. de Chateaubriand, de M. Casimir Delavigne, de M. BrifTault, des poètes, des écrivains, des orateurs, des journalistes célèbres du moment. Ces noms et beaucoup d'autres m'éblouissaient.
568 NOUVELLES COiNFIDENCES.
Mon enthousiasme pour tout homme qui aligne quelques vers, ou qui ajuste quelques phrases, ou qui déclame quelques harangues, a beaucoup baissé depuis. Cependant, il m'est toujours resté un certain préjugé de supériorité, un certain culte secret pour les hommes de pensée. Ces hommes qui osent se mesurer avec l'immortalité, porter le défi au temps, un petit volume à la main, penser ou chanter tout haut devant leur siècle, me paraissent encore les plus intrépides de tous les hommes, et si je ne les admire pas autant pour leur talent, je les admire toujours pour leur courage. Je me disais à moi-même alors que je n*aurais jamais ce courage, et que si par hasani je me hasardais à publier un jour quelques-uns de ces \ers que j'écrivais de temps en temps par trop-plein et par oisiveté, je cacherais éternellement sou?» l'anonyme cette voix qui soupirait en moi, et qui perdrait de son intimité et de son harmonie du moment qu'elle saurait qu'on l'écoute et qu'elle n'aurait plus le secret pour abri de sa pudeur.
El cependant j\»cri\ais de temps en temps quelques ék^ iries ou qnehiues méditations. Mes amis m'en dérobaient des iVagmenls, qui circulaient, à mon insu, dans les mains de «laehjues jounes lemmes. Ces vei-s passaient de là jusque sur la tal>le de M. de Talle\rand et dans le cabinet deLouisXVlli. Ce prince soulinilHil nn Racine à son rt»gne pour compléter son imitation de Louis \1V. On me rapportait des mots encourageants qu il avait dits sur cette poésie nouvelle à M"" de Raiixecourt, ancienne compagne de Madame Elisabeth, pleine de l)ontés vraiment maternelles pour moi. Mais je n'allais à aucunt» nuir; je ne voyais jamais ni le roi ni les princes. Jetais né sau\ai;e et libre; je n'aimais pas à descendre p(Mir monter. Louis Wlll ne se doutait même pas «|ue ce jeune inconnu, dont il voulait bien goûter les premieiN >ors, était nn de ces jeunes gardes qu'il avait souvent rei^anîe dans son salon, et qui avait galopé si souvent dans la poussière de ses roues à la portière de sa toiture.
J'a>ais eu même un jour avec le roi un rapport de hasard plus |>arliculier et plus intime. 11 aimait les arts, il se con-
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naissait en tableaux, il voulut, dans les premières semaines de son règne, visitera loisir son musée du Lou\re. 11 lit appeler M. Denon elM.de Forbin, directeur de ce musée, pour servir d'interprètes entre ces chefs-d'œuvre et lui. 11 consacra une matinée entière à a»tte visite. J'étais de senice dans la salle des maréchaux. Le hasard me fit désigner pour le suivre. 11 s'assit dans un fauteuil à roulettes traîné par deux valets de pied, et il passa, pendant trois heures, la revue des statues et des tableaux. Je marchais Tépée (\ la main à côté de lui. 11 me regardait sou>ent avec intérèl, et il demanda même mon nom tout bas au maréchal Rerthier, capitaine des gardes. 11 fut étincelant d'esprif, d'é'i-propos, de citations, de* mémoire», d'c'rudilion pendant ce long entretien avec M. Denon et M. de Forbin. 11 ne m'adressa jamais la parole, mais j'entendais lout, et malgré Ta sévérité de ma consigne el l'infériorité de mon attitude, ma phjsionomie et mon sourire* involontaire exprimaient quehiuefois mon admiration |)0ur tanl d'heureuses reparties. Ces sourires irrespectueux ne |)araissaient pas Toffenser. On vovait qu'il ne négligeait lien pour charmer la France et qu'il ne négligeait pas même Tétonnement el ladmiration d'un enfant.
Mon nom, que le maréchal herthier lui avait dit, s'enfuit sans doute un instant après de sa mémoire. Quand il me fit é'crirr, quelques annexes plus tard, par M. Siméon, son minisire d(» l'inh'rieur, j)our nï'exprimer le plaisir qu'il avait eu à lire nïes premiers vers, il ignorait et il ignora toujours que ces vers étaient l'œuvre du jeune garde dont il avait désiré savoir le nom au Louvre, et qu'il avail depuis longtemps perdu de l'œil el oublie».