‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 268 sur 269 · LIVRE Ol'ATRlÈME · texte numérisé non relu

LIVRE Ol'ATRlÈME

opposition, fronder les Tuileries, aspirer au règne du comte d'Artois, ce roi anticipé des vieilles choses.

Deux autres salons plus peuplés et plus jeunes s'ouvraienl, dans le même quartier, aux hommes littéraires et parlementaires qui se retrouvaient ou qui se cherchaient pour se refléter de Téclat ou pour se prêter de la force d'opinion. Deux femmes jeunes, l>elles de charmes, les y alllraienl : c'étaient M™* la duchesse de Broglie et M™* de Saint- Aulaire, réunies par l'âge, par le goût des choses intellectuelles, par les mêmes amis, par Topinion et par Tamitié.

M-'' de Broglie était fille de M-« de Staël. Elle avait été élevée par elle dans Tenthousiasme du génie; mais son enthousiasme, plus pieux que celui de sa mèi*e, était surtout de la vertu: la piété sanctiOait à l'œil la mélancolique*beauté de ses traits. C'était l'hymne intérieur d'une belle âme révélée dans son angélique flgure de la pensée. Son mari, le duc de Broglie, aristocrate de naissance, impérialiste d'éducation, libéral d'esprit, avait toutes les conditions d'importance dans un règne et dans une époque qui participaient de ces trois natures d'opinions; il ne pouvait manquer d'être recherché par les trois partis qui aspiraient à se populariser de son nom et de son mérite. Lue opposition éloquente sous une monarchie parlementaire était le rôle qui convenait à son attitude, l'attitude des Grey, des Holland, des Shéridan, des Fox, ces grandes familles patriciennes retrempées par la tribune dans la faveur des plébéiens. Ce salon rassemblait les amis de M"* de Staël, les étrangers de haute naissance ou de haute illustration, les orateurs de l'opposition dans les deux chambres, les écrivains et les publicistes de la jeune génération, quelques républicains de théorie qui s'accommodaient au temps et qui ajournaient leurs espérances. M. de la Fayette, temporisateur et patient comme un débris et comme vn. 3(;

une pierred'attente, y venait. C'était une atmosphère de mécontents sans colère, ayant l'attitude plus que racharnemeot des oppositions. M. Guizot y préludait à la tribune par des brochures politiques qui dogmatisaient trop pour émouvoir. 11 avait le silence de la préméditation sur les lèvres, Tardeur de la volonté dans les yeux. On ne pouvait le voir sans un pressentiment. M. Villemain, le Fontenelle du siècle, y dissertait avec un insouciant scepticisme, qui est rindifférence de la supériorité. H. de Montlosier y adaptait ses paradoxes aristocratiques aux passions de la démocratie. Une grande tolérance s'interposait ; les hommes et les opinions, la jeunesse, la longue perspective de choses et d'idées futures, la littérature, l'éloquence, la poésie, la grâce des manières, planaient sur tous et tempéraient tout. C'étaient les illusions d'une aurore de gouvernants, un salon de girondins avant leur triomphe et leur perte ; beaucoup d'hommes, promis à l'ambition, à la gloire ou au malheur, se coudoyaient U avant de se séparer pour parcourir des routes diverses : on eût dit d'une halte avant le combat.

Les mêmes hommes et les mêmes femmes se retrouvaient chez M"« de Saint-Aulaire, amie de M"« la duchesse de Broglie, et, comme elle, dans la splendeur de sa vie, de sa beauté, de son esprit; mais ce salon, moins politique, s'élargissait pour toutes les supériorités acquises ou pour toutes les espérances de la littérature et des arts. Les partis s'effaçaient en entrant ; la haute naissance et les opinions royalistes s'y confondaient avec l'illustration récente et les doctrines libérales. On n'y recherchait que la distinction personnelle et l'élégance des idées ; c'était le congrès de l'esprit national neutralisé, dans un hôtel de Paris, par les charmes d'une femme éminente. M. de Talleyrand, la duchesse de Dino, sa nièce, favorite étrangère, belle et morne comme

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