LIVRE SEPTIÈME
roiitre son cœur. Elle lui lave les pieds, elle lui apporte le manteau de son père, elle lui fait préparer un repas de fête. Mais ni Tun ni Tautre ne purent toucher aux mets qu'on a\ait servis, tant leurs cœurs étaient pleins de larmes; et ils passtTent le jour à pleurer, sans se rien dire, en regardant la mer et en se souvenant de leur enfance. »
In joui\ c'était au commencement de Tété, au moment où le golfe de Naples, bordé de ses collines, de ses maisons blanches, de ses rochers tapissés de vignes grimpantes et entourant sa mer plus bleue que son ciel, ressemble à une coupe de vert antique qui blanchit d'écume, et dont le lierre et le pampre festonnent les anses et les bords; c'était la saison où les pOcheui*s du Pausilippe, qui suspendent leur cabane à ses rochers et qui étendent leurs filets sur ses l»etites plages de sable fin, s'éloignent de la terre avec confiance et vont pêcher la nuit à deux ou trois lieues en mer, ju^siiue sous les falaises de Gapri, de Procida, d'Ischia, et au milieu du golfe de (iaete.
Quelques-uns portent avec eux des torches de résine, qu'ils allument pour tromper le poisson. Le poisfon monte k la lueur, croyant que c'est le crépuscule du jour. Un enfant, accroupi sur la proue de la baixiue, penche en silence la torche inclinée sur la vague, pendant que le pécheur, plongeant de l'œil au fond de l'eau, cherche à apercevoir sa proie i*t à Tenvelopper de son filet. Ces feux, rouges comme des foyei-s de fournaise , se reflètent en longs sillons ondoyants 5ur la nap|)e de la mer, comme les longues traînées de Iueui*s (|u*> projette le globe de la lune. L'ondoiement des vagues U>s tait <Kiciller et en prolonge l'éblouissement de lame en lame aussi loin que la première vague la reflète aux vagues qui la suivent.
Nous passions souvent, mon ami et moi, des heures en-
tières, assis sur un ëcueil ou sur les ruines humides du palais de la i-eine Jeanne, à regarder ces lueurs fantastiques et à envier la vie errante et insouciante de ces pauvres pêcheurs.
Quelques mois de séjour à Naples, la fréquentation habituelle des hommes du peuple pendant nos courses de tous les joui*s dans la campagne et sur la mer, nous avaient familiarisés avec leur langage accentué et sonore, où le geste et le regard tiennent plus de place que le mot. Philosophes par pressentiment et fatigués des agitations vaines de la vie avant de les avoir connues, nous portions souvent envie à ces heureux lazzaroni dont la plage et les quais de Naples étaient alors couverts, qui passaient leurs jours à dormir, à l'ombre de leur petite barque, sur le sable, à entendre les vers improvisés de leui's poètes ambulants, et à danser la Urentela avec les jeunes ûlles de leur caste, le soir, sous quelque treille au bord de la mer. Nous connaissions leurs habitudes, leur caractère et leui*s mœurs, beaucoup mieux que celles du monde élégant, où nous n'allions jamais. Cette vie nous plaisait et endormait en nous ces mouvements fiévreux de l'âme, qui usent inutilement l'imagination des jeunes hommes avant l'heure où leur destinée les appelle à agir ou à penser.
xMon ami avait vingt ans ; j'en avais dix-huit : nous étions donc tous doux à cet "âge où il est permis de confondre les rêves avec les réalités. Nous résolûmes de lier connaissance avec ces pêcheurs, et de nous embarquer avec eux pour mener quelques jours la même vie. Ces nuits tiëdes et lumineuses passées sous la voile , dans ce berceau ondoyant des lames et sous le ciel profond et étoile, nous semblaient une des plus mystérieuses voluptés de la nature, qu'il fallait surprendre et connaître, ne fût-ce que pour la raconter.
Libres et sans avoir de comptes à rendre de nos actions et de nos absences à personne, le lendemain nous exécutâmes ce que nous avions rêvé. En parcoui^ant la plage de la Margeliina, qui s'étend sous le tombeau de Virgile, au pied du mont Pausilippe, et où les pêcheui-s de Naples tirent leurs barques sur le sable et raccommodent leurs filets, nous vîmes un vieillard encore robuste. Il embarquait ses ustensiles de