LIVRE SEPTIÈME. 4S
pioche dans son caîque peint de couleurs éclatantes et surmonté i la poupe d'une petite image sculptée de saint François. Ln enfant de douze ans, son seul rameur, apportait en ce moment dans la barque deux pains, un fromage de buffle dur, luisant et doré comme les cailloux de la plage, quelques figues et une cnicbe de terre qui contenait de l'eau.
La figure du vieillard et celle de l'enfant nous attirèrent. Kous liâmes conversation. Le pécbeur se prit à sourire quand nous lui proposâmes de nous recevoir pour rameurs et de nous mener en mer avec lui. « Vous n'avez pas les mains calleuses qu'il faut pour toucher le mancbe de la rame, nous dit-il. Vos mains blanches sont faites pour toucher des plumes et non du bois : ce serait dommage de les durcir à la mer. — Nous sommes jeunes , répondit mon ami, et nous voulons essayer de tous les métiers avant d'en choisir un. Le vOtre nous plaît parce qu'il se fait sur la mer et sous le ciel. — Vous avez raison , répliqua le vieux batelier, c'est un métier qui rend le cœur content et l'esprit confiant dans la protection des saints. Le pécheur est sous la garde immédiate du ciel. L*bomme ne sait pas d'où viennent le vent et la vague. Le rabot et la lime sont dans la main de l'ouvrier, la richesse ou la faveur sont dans la main du roi, mais la barque est dans la main de Dieu. »
Cette pieuse philosophie du barcarole nous attacha davantage à ridée de nous embarquer avec lui. Après une longue résistance, il y consentit. Nous convînmes de lui donner chacun deux carlins par jour pour lui payer notre apprenti:K»age et notre nourriture.
Ces conventions faites , il envoya l'enfant chercher à la Margellina un surcroît de provisions de pain , de vin , de fromages secs et de fruits. A la tombée du jour, nous l'aidâmes à mettre sa barque à flot et nous partîmes.
La première nuit fut délicieuse. La mer était calme comme un lac encaissé dans les montagnes de la Suisse. A mesure que nous nous éloignions du rivage, nous voyions les langues de feu des fenêtres du palais et des quais de Naples s'ensevelir sous la ligne sombre de Fhorizon. Les phares seuls nous montraient la côte. Ils pâlissaient devant la légère colonne de feu qui s'élançait du cratère du Vésuve. Pendant que le pécheur jetait et tirait le filet, et que Tenfant, à moitié endormi , laissait vaciller sa torche, nous donnions de temps en temps une faible impulsion à la barque, et nous écoutions avec ravissement les gouttes sonores de Peau , qui ruisselait de nos rames , tomber harmonieusement dans la mer comme des perles dans un bassin d'argent.
Nous avions déjà doublé depuis longtemps la pointe du Pausilippe, traversé le golfe de Pouzzoles, celui de Baïa, et franchi le canal du golfe de Gaëte, entre le cap Misène et l'île de Procida. Nous étions en pleine mer; le sommeil nous gagnait. Nous nous couchâmes sous nos bancs à côté de l'enfant.
Le pécheur étendit sur nous la lourde voile pliée au fond de la barque. Nous nous endormîmes ainsi entre deux lames, bercés par le balancement insensible d'une mer qui faisait à peine incliner le mât. Quand nous nous réveillâmes, il était grand jour.
Un soleil étincelant moirait la mer de rubans de feu et se réverbérait sur les maisons blanches d'une côte inconnue. Une légère brise, qui venait de celte terre, faisait palpiter la voile sur nos tètes , et nous poussait d'anse en anse et de rocher eu rocher. C'était la côte dentelée et à pic de la charmante lie d'ischia, que je devais tant habiter et tant aimer plus tard. Elle m* apparaissait, pour la première fois, nageant dans la lumière , sortant de la mer, se perdant dans