‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 68 sur 269 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

de la Toix de ton mattre! jetée à la côte comme le cadavre d'un chien fidèle que la yague rejette aux pieds du maître qui l'a noyé ! »

Puis ses larmes étouffaient sa voix; puis elle reprenait une à une toute l'énumération des qualités de sa barque, et tout l'argent qu'elle leur avait coûté, et tous les souvenirs qui se rattachaient pour elle à ce pauvre débris flottant. « Était-ce pour cela, disait^Ue, que nous l'avions fait si bien radouber et si bien peindre après la dernière pèche du thon? Était-ce pour cela que mon pauvre fils, avant de mourir et de me laisser ses trois enfants, sans père ni mère, l'avait bâtie avec lant de soins et d'amour presque tout entière de ses propres mains? Quand je venais prendre les paniers dans la cale, je reconnaissais les coups de sa hache dans le bois, et je les baisais en mémoire de lui. Ce sont les requins et les crabes de la mer qui les baiseront maintenant! Pendant les soirs d'hiver, il avait sculpté lui-même avec son couteau l'image de saint François sur une planche, et il l'avait fixée à la proue pour le protéger contre le mauvais temps. 0 saint impitoyable! Gomment s'est-il montré reconnaissant? Qu'a-t-il (ait de mon fils, de sa femme et de la barque qu'il nous a\ait laissée après lui pour gagner la vie de ses pauvres enfants? Comment s'est-il protégé lui-même, et où est-elle, son image, jouet des flots?

— Mère! mère! s'écria un des enfants en ramassant sur la grève, entre deux rochers, un éclat du bateau laissé à sec par une lame, voilà le saint! » La pauvre femme oublia toute sa colère et tous ses blasphèmes, s'élança, les pieds dans reau, vers Tenfant, prit le morceau de planche sculpté par son fils, et le colla sur ses lèvres en le couvrant de larmes. Puis elle alla se rasseoir et ne dit plus rien.

Nous aidâmes Beppo et le vieillard à recueillir un à un tous les morceaux de la barque. Nous tirâmes la quille

mutilée plus avant sur la plage. Nous flmes un monceau de ces débris, dont quelques planches et les ferrures pouvaient servir encore à ces pauvres gens ; nous roulâmes par-<lessus de grosses pierres, afin que les vagues, si elles montaient, ne dispersassent pas ces chers restes de l'esquif, et nous remontâmes, tristes et bien loin derrière nos hôtes, k la maison. L'absence de bateau et l'état de la mer ne nous permettaient pas de partir.

Après avoir pris, les yeux l)aissés et sans dire un mot, un morceau de pain et du lait de chèvre que Graziella nous apporta près de la fontaine, sous le figuier, nous laissâmes la maison â son deuil, et nous allâmes nous promener dans la haute treille de vignes et sous les oliviers du plateau élevé de l'île.

Nous nous parlions à peine, mon ami et moi, mais nous avions la même pensée, et nous prenions par instinct tous les sentiers qui tendaient à la pointe orientale de rtle et qui devaient nous mener à la ville prochaine de Procida. Quelques chevriers et quelques jeunes filles au costume grec, que nous rencontrâmes portant des cruches d*huile sur leur tête, nous remirent plusieurs fois dans le vrai chemin. Nous arrivâmes enfin à la ville après une heure de marche.

(( Voilà une triste aventure, me dit enfin mon ami. — Il faut la changer en joie pour ces bonnes gens , lui répondisje. — J'y pensais, reprit-il en faisant sonner dans sa ceinture de cuir bon nombre de sequins d'or. — Et moi aussi ; mais je n'ai que cinq ou six sequins dans ma bourse. Cependant j'ai été de moitié dans le malheur, il faut que je sois aussi de moitié dans la réparation. — Je suis le plus riche des deux, dit mon ami ; j'ai un crédit chez un banquier de Naples. J'avancerai tout. Nous réglerons nos comptes en France. »

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