‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 70 sur 269 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

attestaient que la force de rhomine s'était brisée en lui, et qu'il s'était assoupi dans les larmes.

Ce spectacle nous fendit le cœur. La pensée du bonheur que nous allions rendre à ces pauvres gens nous consola. Nous les éTeillÂmes. Nous jetâmes aux pieds de Graziella et de ses petits frères, sur le plancher du toit, les pains frais, le fromage, les salaisons, les raisins, les oranges, les figues, dont nous nous étions chargés en route. La jeune fille et les enfants n'osaient se lever au milieu de cette pluie d'abondance qui tombait comme du ciel autour d'eux. Le père nous remerciait pour sa famille. La grand' mère regardait tout cela d*un œil terne. L'expression de sa physionomie se rapprochait plus de la colère que de l'indifférence.

« Allons, Andréa, dit mon ami au yieillard , l'homme ne doit pas pleurer deux fois ce qu'il peut racheter avec du travail et du courage. Il y a des planches dans les forêts et des loili's dans le chanvre qui pousse. Il n'y a que la vie de r homme que le chagrin use qui ne repousse pas. Un jour de larmes consume plus de force qu'un an de travail. Descendez avec nous, avec votre femme et vos enfants. Nous sommes ^os matelots; nous vous aiderons à remonter ce soir dans la cour les débris de votre naufrage. Vous en ferez des clôtures, des lits, des tables, des meubles pour la famille. Cela vous fera plaisir un jour de dormir tranquille dans votre vieillesse au milieu de ces planches, qui vous ont si longtemps bercé sur les flots. — Qu'elles puissent seulement nous faire des cercueils! » murmura sourdement la grand'mère.

C4'pendant ils se levèrent et nous suivirent tous en descendant lentement les degrés de la côte ; mais on voyait que Taspect de la mer et le son des lames leur faisaient mal. Je n'essayerai pas de décrire la surprise et la joie de ces pauvres gens quand, du haut du dernier palier de la rampe, ils aper*

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curent la belle embarcation neuve, brillante au soleil et tirée à sec sur le sable à côté des débris de Fancienne, et que mon ami leur dit : a Elle est à tous I » Ils tombèrent tous comme foudroyés de la même joie, à genoux, chacun sur le degré où il se trouvait, pour remercier Dieu, avant de trouver des paroles pour nous remercier nous-mêmes. Hais leur bonheur nous remerciait assez.

Ils se relevèrent à la voix de mon ami qui les appelait. Ils coururent sur ses pas vers la barque. Ils en firent d'abord à distance et respectueusement le tour, comme s*ils eussent craint qu'elle n'eût quelque chose de fantastique et qu'elle ne s'évanouit comme un prodige. Puis ils s'en approchèrent de plus près, puis ils la touchèrent en portant ensuite à leur front et à leurs lèvres la main qui l'avait touchée. Enfin ils poussèrent des exclamations d'admiration et de joie, et, se prenant les mains en chafne depuis la vieille femme jusqu'aux petits enfants, ils dansèrent autour de la coque.

Beppo fut le premier qui y monta. Debout sur le petit faux-pont de la proue, il tirait un à un de la cale tous les objets de gréement dont nous l'avions remplie : l'ancre, les cordages, les jarres à quatre anses, les belles voiles neuves, les paniers, les capotes aux larges manches; il faisait sonner l'ancre, il élevait les rames au-dessus de sa tète, il dépliait la toile, il froissait entre ses doigts le rude duvet des manteaux, il montrait toutes ces richesses à son grand-père, à sa grand'mère, à sa sœur, avec des cris et des trépignements de bonheur. Le père, la mère, Grazieila, pleuraient en regardant tour à tour la barque et nous.

Les marins qui avaient amené l'embarcation, cachés der* rière les rochers, pleuraient aussi. Tout le monde nous bénissait. Grazieila, le front baissé et plus sérieuse dans sa reconnaissance, s'approcha de sa grand'mère, et je l'entendis

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