LIVRE NEUVIÈME
tumés à la simplicité de nos costumes et à la nudité de la barque depuis trois mois, que le lit, les meubles de nos chambres et nos habits de ville nous semblaient un luxe gênant et fastidieux. Nous espérions bien ne les reprendre que pour peu de jours. Mais le lendemain, en allant chercher à la poste nos lettres arriérées, mon ami en trouva une de sa mère. Elle rappelait son fils sans retard en France pour assister au mariage de sa sœur. Son beau-frère devait venir au-devant de lui jusqu'à Rome. D'après les dates, il devait déjà y être arrivé. Il n'y avait pas à atermoyer: il fallait partir.
Taurais dû partir avec lui. Je ne sais quel attrait d'isolement et d*aventure me retenait. La vie du marin, la cabane du pécheur, l'image de Graziella, y étaient peut-être bien pour quelque chose, mais confusément. Le vertige de la liberté, l'orgueil de me suffire à moi-même à trois cents lieues de mon pays, la passion du vague et de l'inconnu, cette perspective aérienne des jeunes imaginations, y étaient pour davantage.
Nous nous séparâmes avec un mâle attendrissement. Il me promit de venir me rejoindre aussitôt qu'il aurait satisfait à ses devoirs de fils et de frère. Il me prêta cinquante louis pour combler le vide que ces six mois avaient fait dans ma bourse, et il partit.
Ce départ, Tabsence de cet ami, qui était pour moi ce qu'un frère plus âgé est à un frère presque enfant, me laissèrent dans un isolement que toutes les heures m'approfondissaient et dans lequel je me sentais enfoncer comme dans an abîme. Toutes mes pensées, tous mes sentiments, toutes mes paroles, qui s'évaporaient autrefois en les échangeant avec lui, me restaient dans l'àme, s'y corrompaient, s'y attristaient et me retombaient sur le cœur comme un poids que je ne pouvais plus soulever. Ce bruit où rien ne m'inté-
ressait, cette foule oCi personne ne sayait mon nom, cette chambre où aucun regard ne me répondait, cette yie d'auberge où Ton coudoie sans cesse des inconnus, où l'on s'assied à une table muette à côté d*hommes toujours nouveaux et toujours indifférents; ces livres qu'on a lus cent fois, et dont les caractères immobiles vous redisent toujours les mêmes mots dans la même phrase et à la même place; tout cela, qui m'avait semblé si délicieux à Rome et à Naples, avant nos excursions et notre vie vagabonde et errante de Tété, me semblait maintenant une mort lente. Je me noyais le cœur de mélancolie.
Je traînai quelques jours cette tristesse de rue en rue, de théâtre en théâtre, de lecture en lecture, sans pouvoir la secouer; puis enfin elle finit par me vaincre. Je tombai malade, de ce qu'on appelle le mal du pays. Ma tête était lourde; mes jambes ne pouvaient me porter- J'étais pâle et défait. Je ne mangeais plus. Le silence m'attristait; le bruit me faisait mal; je passais les nuits sans sommeil et les jours couché sur mon lit, sans avoir ni l'envie ni même la force de me lever. Le vieux pai-eut de ma mère, le seul qui pût s'intéresser à moi, était allé passer plusieurs mois â trente lieues de Naples dans les Abruzzes, où il voulait établir des manufactures. Je demandai un médecin ; il vint, me regarda, me tâta le pouls, et me dit que je n'avais aucun mal. La vérité, c'est que j'avais un mal auquel sa médecine n'avait pas remède, un mal d*âme et d'imagination. II s'en alla. Je ne le revis plus.
Cependant je nie sentis si mal le lendemain que je cherchai dans ma mémoire de qui je pourrais attendre quelque secours et quelque pitié si je venais à ne pas me relever. L'image de la pauvre famille du pêcheur de la Margellina, au milieu de laquelle je vivais encore en souvenir, me revint