‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 83 sur 269 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

uaturellemeni à l'esprit. J'envoyai un enfant qui me servait chercher Andréa, et lui dire que le plus jeune des deux étrangers était malade et demandait à le voir.

Quand l'enfant porta son message, Andréa était en mer avec Beppino; la grand'mère était occupée à vendre les poissons sur les quais de Ghiaja* Graziella seule était à la maison avec ses petits frères. Elle prit à peine le temps de les confier à une voisine, de se vôtir de ses habits les plus neufs de Procitane, et elle suivit Tenfant, qui lui montra la rue, le ^ieux couvent, et la précéda sur l'escalier.

J'entendis firapper doucement à la porte de ma chambre. La porte s'ouvrit comme poussée par une main invisible: j*aperçus Graziella. Elle jeta un cri de pitié en me voyant. Elle fit quelques pas en s'élançant vei*s mon lit; puis, se retenant et s'arrétant debout, les mains entrelacées et pendantes sur son tablier, la tête penchée sur l'épaule gauche dans rattitude de la pitié : « Gomme il est pâle ! se dit-elle tout bas, et comment si peu de jours ont-ils pu lui changer à ce point le visage? Et où est l'autre? » dit-elle en se retournant et en cherchant des yeux mon compagnon ordinaire dans la chambre. <t II est parti, lui dis-je, et je suis seul et inconnu à Naples. — Parti? dit-elle. En vous laissant seul et malade ainsi? il ne vous aimait donc pas! Ahl si j'avais été à sa place, je ne serais pas partie, moi ; et pourtant je ne suis pas votre frère, et je ne vous connais que depuis le jour de la tempête. »

Je lui expliquai que je n'étais pas malade quand mon ami m'avait quitté. « Mais comment, reprit-elle vivement et avec un ton de reproche moitié tendre, moitié calme, n'avez-vous pas pensé que vous aviez d'autres amis à la Margellina? Ah! je le vois, ajouta-t-elle tristement et en regardant ses manches et le bas de sa robe, c'est que nous sommes de pauvres vu. M

gens et que nous vous aurions &it honte en entrant dans cette belle maison. C'est égal, poursuivit-elle en s'essuyant les yeux, qu'elle n'avait pas cessé de tenir attachés sur mon front et sur mes bras afiiaissés, quand même on nous eût méprisés, nous serions toujours venus. — Pauvre Graziella, répondis-je en souriant. Dieu me garde du jour où f aurai honte de ceux qui m'aiment! »

Elle s'assit sur ujrchaise au pied de mon lit et nous causâmes un peu.

Le son de sa voix, la sérénité de ses yeux, l'abandon confiant et calme de son attitude, la naïveté de sa physionomie, Taccent à la fois saccadé et plaintif de ces femmes des lies qui rappelle, comme dans l'Orient, le ton soumis de l'esclave dans les palpitations mêmes de l'amour, la mémoire enfin des belles journées de la cabane passées au soleil avec elle; ces soleils de Procida qui me semblaient encore ruisseler de son front, de son corps et de ses pieds dans ma chambre morne; tout cela, pendant que je la regardais et que je l'écoutais, m'enlevait tellement à ma langueur et à ma souflrance, que je me crus subitement guéri. Il me semblait qu'aussitôt qu'elle serait sortie j'allais me lever et marcher. Cependant je me sentais si bien par sa présence, que je prolongeais la conversation tant que je pouvais, et que je la retenais sous mille prétextes, de peur qu'elle ne s'en allât trop vite en emportant le bien-être que je ressentais.

Elle me servit une partie du jour sans crainte, sans réserve afiectée, sans fausse pudeur, comme une sœur qui sert sou frère sans penser qu'il est un homme. Elle alla m'acheter des oranges. Elle en mordait l'écorce avec ses belles dents pour en enlever la peau et en faire jaillir le jus dans mon verre en les pressant avec ses doigts. Elle détacha de son cou une petite médaille d'argent qui pendait par un cordon noir et se

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