LIVRE NEUVIÈME
première fois, et que ma familiarité ordinaire avec elle se changeait en une soi-te de timidité et d'éblouissement.
Mais elle cherchait si peu à éblouir, et son instinct naturel de parure était si exempt de tout orgueil et de toute coquetterie, qu'aussitôt après les saintes cérémonies elle se hâtait de se dépouiller de ses riches parures et de revêtir la simple veste «de gros drap vert, la robe d'indienne rayée de rouge et de noir, et de remettre à ses pieds des pantoufles au talon de bois blanc, qui résonnaient tout le jour sur la terrasse comme les babouches retentissantes des femmes esclaves de FOrient.
Quand ses jeunes amies ne venaient pas la chercher ou que son cousin ne l'accompagnait pas à l'église, c'était souvent moi qui la conduisais et qui l'attendais, assis sur les marches du péristyle. A sa sortie, j'entendais avec une sorte d'orgueil personnel, comme si elle eût été ma sœur ou ma fiancée, les murmures d'admiration que sa gracieuse figure excitait parmi ses compagnes et parmi les jeunes marins des quais de la Margellina. Mais elle n'entendait rien, et ne ^o}ant que moi dans la foule, me souriait du haut de la premi(*Te marche, faisait son dernier signe de croix avec ses doigts trempés d'eau bénite, et descendait modestement, les \eux baissés, les degrés au bas desquels je l'attendais.
C'est ainsi que les jours de fêle je la menais le matin et le soir aux églises, seul et pieux diveiiissement qu'elle connût et qu'elle aimât. J'avais soin, ces jours-là, de rapprocher le plus possible mon costume de celui des jeunes marins de nie, afin que ma présence n'étonnât personne et qu'on me prit pour le frère ou pour un parent de la jeune fille que j'accompagnais.
Les autres jours elle ne sortait pas. Quant à moi, j*a>ais repris peu à peu ma vie d'étude et mes habitudes solitaires, distraites seulement par la douce amitié de Graziella et par mon adoption dans sa famille. Je lisais les historiens, les poètes de toutes les langues. J'écrivais quelquefois-, j'essayais, tantôt en italien, tantôt en français, d'épancher en prose ou en vers ces premiers bouillonnements rfe l'ànie,
qui semblent peser sur le cœur jusqu'à ce que la parole les ait soulagés en les exprimant.
Il semble que la parole soit la seule prédestination de rhomme, et qu'il ait été créé pour enfanter des pensées, comme l'arbre pour enfanter son fruit. L'homme se tourmente jusqu'à ce qu'il ait produit au dehors ce qui le tra- Taille au dedans. Sa parole écrite est comme un miroir dont il a besoin pour se connaître lui-même et pour s'assurer qu'il existe. Tant qu'il ne s'est pas vu dans ses œuvres, il ne se sent pas complètement vivant. L'esprit a sa puberté comme le corps.
J'étais à cet âge où l'àme a besoin de se nourrir et de se multiplier par la parole. Mais, comme il arrive toujours, l'instinct se produisait en moi avant la force. Dès que j'avais écrit, j'étais mécontent de mon œuvre et je la rejetais avec dégoût. Combien lo vent et les vagues de la mer de Naples n'ont-ils pas emporté et englouti, le matin, de lambeaux de mes sentiments et de mes pensées de la nuit, ^déchirés le jour et s'envolant sans regret loin de moi!
Quelquefois Graziella, me voyant plus longtemps enfermé et plus silencieux qu'à l'ordinaire, entrait furtivement dans ma chambre pour m' arracher à mes lectures obstinées ou à mes occupations. Elle s'avançait sans bruit derrière ma chaise, elle se levait sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus mes épaules, sans le comprendre, ce que je lisais ou ce que j'écrivais; puis, par un mouvement subit, elle m'enlevait le livre ou m'arrachait la plume des doigts en se sauvant. Je la poursuivais sur la terrasse, je me fâchais un peu : elle riait. Je lui pardonnais ; mais elle me grondait sérieusement, comme aurait pu faire une mère.
« Qu'est-ce que dit donc si longtemps aujourd'hui à vos yeux ce livre? murmurait-elle avec une impatience moitié