‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 96 sur 269 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

Je rentrai en silence dans ma chambre. Je me jetai tout habillé sur mon lit. J'essayai de lire, d'écrire , de penser, de me distraire par quelque travail d'esprit pénible et capable df dominer mon agitation. Tout fut inutile. L'agitation intérieure était si forte que je ne pus avoir deux pensées, et que Taccablement même de mes forces ne put pas amener le s(»mmeil. Jamais l'image de Graziella ne m'avait apparu jusque-là aussi ravissante et aussi obstinée devant les yeux. JVn jouissais comme de quelque chose qu'on voit tous les jours et dont on ne sent la douceur qu'en la perdant. Sa l>eauté même n'était rien pour moi jusqu'à ce jour ; je confondais r impression que j'en ressentais avec l'effet de l'amitié *\ne j'éprouvais pour elle et de celle que sa physionomie •^iprimait pour moi. Je ne savais pas qu'il y eût tant d'admiration dans mon attachement; je ne soupçonnais pas la moindre passion dans sa tendresse.

Je ne me rendis pas bien compte de tout cela , même dans les longues circonvolutions de mon cœur pendant l'insomnie de cette nuit. Tout était confus dans ma douleur comme dans mes sensations. J'étais comme un homme étourdi d*un coup soudain qui ne sait pas encore bien d'où il souffre, mais qui souffre de partout.

Je quittai mon lit avant qu'aucun bruit se fit entendre dans la maison. Je ne sais quel instinct me portait à m'éloigner pendant quelque temps, comme si ma présence eût dû tn>ubler dans un pareil moment le sanctuaire de cette famille «lonl le sort s'agitait ainsi devant un étranger.

Je sortis en avertissant Bcppo que je ne reviendrais pas iW quelques jours. Je pris au hasard la direction que me tracèrent mes premiers pas. Je suivis les longs quais^ de >aples, la côte de Résina, de Portici, le pied du Vésuve. Je pris des guides à Torre del Greco ; je couchai sur une pierre

elle était le feu. En le reflétant, je croyais le produire. N'importe ; ce rayonnement, répercuté de Fun à Fautre, semblait appartenir à tous les deux et nous envelopper de Tatmosphère du même sentiment.

Ainsi s'écoula cette îongue nuit d'hiver. Cette nuit n'eut pour elle et pour moi que la durée du premier soupir qui dit qu'on aime, il nous sembla, quand le jour parut, qu'il venait interrompre ce mot à peine commencé.

Le soleil était cependant déjà haut sur l'horizon quand ses rayons glissèrent entre les volets fermés et pâlirent la lueur de la lampe. Au moment où j'ouvris la porte, je vis toute la famille du pêcheur qui montait en courant l'escalier.

La jeune religieuse de Procida, amie de Graziella, à qui elle avait envoyé son message la veille et confié le dessein d'entrer le lendemain au monastère, soupçonnant quelque désespoir de cœur, avait envoyé la nuit un de ses frères à Naples pour avertir les parents de la résolution de Graziella. Informés ainsi de leur enfant retrouvée, ils arrivaient en hâte, tout joyeux et tout repentants, pour l'arrêter sur le bord de son désespoir et la ramener libre et pardonnée avec eux.

La grand' mère se jeta à genoux près du Ut en poussant de ses deux bras les deux petits enfants qu'elle avait amenés pour l'attendrir, et en se couvrant de leurs corps comme d'un bouclier contre les reproches de sa petite-fille. Les enfants se jetèrent tout en cris et tout en pleurs dans les bras de leur sœur. En se levant pour les caresser et pour embrasser sa grand' mère, le mouchoir qui couvrait la tête de Graziella tomba et laissa voir sa tête dépouillée de sa chevelure. A la vue de ces outrages à sa beauté dont ils comprirent trop le sens, ils frémirent. Les sanglots éclatèrent de nouveau dans la maison. La religieuse qui venait d'entrer calma et

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