‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 95 sur 269 · LIVRE DIXIËHE · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIËHE

faisait semblant de manger par contenance ; mais elle ne pouvait pas. Elle jetait le pain sous la table. Avant la fin du repas taciturne, elle prit le prétexte de mener coucher les enfants ; elle les entraîna dans leur chambre ; elle s'y renferma sans dire adieu ni à ses parents, ni à moi, et nous laissa seuls.

Quand elle fut sortie , je demandai au père et à la mère quelle était la cause du sérieux de leurs pensées et de la tristesse de leur enfant. Alors ils me racontèrent que le père de Occo était venu dans la journée à la maison ; qu'il avait demandé leur petite-fille en mariage pour son fils ; que cVtait un bien grand bonheur et une haute fortune pour la famille; que Cecco aurait du bien ; que Graziella, qui était si bonne, prendrait avec elle et élèverait ses deux petits frères comme ses propres enfants ; que leurs vieux jours à eux-mêmes seraient ainsi assurés contre la misère ; qu'ils avaient consenti avec reconnaissance à ce mariage; qu'ils ^n avaient parlé à Graziella ; qu'elle n'avait rien répondu, par timidité et par modestie de jeune fille ; que son silence Ht ses larmes étaient Teflet de sa surprise et de son émotion, mais que cela se passerait comme une mouche sur une fleur ; enfin qu'entre le père de Cecco et eux il avait été convenu qu'on ferait les fiançailles après les fêtes de Noèl.

Ils parlaient encore que depuis longtemps je n'entendais déjà plus. Je ne m'étais jamais rendu compte à moi-même de l'attachement que j'avais pour Graziella. Je ne savais pas comment je l'aimais, si c'était de l'intimité pure, de l'amitié, de l'amour, de l'habitude ou de tous ces sentiments réunis que se composait mon inclination pour elle. Mais l'idée de \oir ainsi soudainement changées toutes ces douces relations de vie et de cœur qui s'étaient établies et comme cimente^ à notre insu entre elle et moi ; la pensée qu'on allait me

la prendre pour la donner tout à coup à un autre ; que, de ma compagne et de ma sœur qu'elle était à présent, elle allait me devenir étrangère et indifférente ; qu'elle ne serait plus là ; que je ne la verrais plus à toute heure, que je n'entendrais plus sa voix m'appeler ; que je ne lirais plus dans ses yeux ce rayon toujours levé sur moi de lumière caressante et de tendresse qui m' éclairait doucement le cœur et qui me rappelait ma mère et mes sœurs ; le vide et la nuit profonde que je me figurais tout à coup autour de moi, là, le lendemain du jour où son mari l'aurait emmenée dans une autre maison ; cette chambre où elle ne dormirait plus ; la mienne où elle n'entrerait plus ; cette table où je ne la verrais plus assise ; cette terrasse où je n'entendrais plus le bruit de ses pieds nus ou de sa voix le matin à mon réveil ; ces églises où je ne la conduirais plus les dimanches ; cette barque où sa place resterait vide , et où je ne causerais plus qu'avec le vent et les flots ; les images pressées de toutes ces douces habitudes de notre vie passée , qui me remontaient à la fois dans la pensée et qui s'évanouissaient tout à coup pour me laisser comme dans un abîme de solitude et de néant : tout cela me fit sentir pour la première fois ce qu'était pour moi la société de cette jeune fille et me montra trop qu'amour ou amitié, le sentiment qui m'attachait à elle était plus foil que je ne le croyais, et que le charme, inconnu à moi-même, de ma vie sauvage à Naples, ce n'était ni la mer, ni la barque, ni l'humble chambre dans la maison , ni le pécheur, ni sa femme, ni Beppo, ni les enfants, c'était un seul être, et que, cet être disparu de la maison , tout disparaissait à la fois. Elle de moins dans ma vie présente, et il n'y avait plus rieu. Je le sentis : ce sentiment confus jusque-là, et que je ne m'étais jamais confessé, me frappa d'un tel coup que tout mon cœur en tressaillit, et que j'éprouvai quelque chose de l'infini de l'amour par l'infini de la tristesse dans laquelle mon cœur se sentit tout à coup submergé.

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