‹ Œuvres de LamartineChapitre 1 sur 145 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

\v:<i quatre livres de poésies écrites comme elles ont été seni.'< sans liaison, sans suite, sans transition apparente : la natir»' «n a, mais n'en montre pas ; poésies réelles et non feintes, 'i .: Sentent moins le poète que l'homme même, révélation inu::j^ ei involontaire de ses impressions de chaque jour, pages de >i M»' intérieure inspirées tantôt par la tristesse, tantôt par la ^ :*-. par la solitude et par le monde, par le désespoir ou l'es- ;• rjnre, dans ses heures de sécheresse ou d'enthousiasme, de p-.'-rf ou d^aridité.

<>o Harmonies, pris(*s séparément, semblent n'avoir aucun "î;r>^»n Tune avc^: l'autre; considérées en masse, on pourrait y r-TMj\er un principe d'imité dans leur diversité même : car ' »-^ éi«'jient destinées, dans la pensée de l'auteur, à reproduire .' zTdnd nombre des impressions de la nature et de la vie sur

r.i*' humaine; impressions variées dans leur essence, uniformes ! :iî l»Mir objet, puisqu'elles auraient été toutes se perdre et se r ;-i?*T dans la contemplation de Dieu : sujet infini comme la

si.re. trrdnd et saint comme la Divinité, les forces humaines • ') ait^'iirnent pas. Je n'en publie aujourd'hui que quatre livres : ' j tt}*' viable bien peu, peut-être trouvera-t-on que c'est trop •v.rn. S'il en est autrement, j'en publierai, par la suite, plu- *► irs autres livres, à mesure que les années, les lieux, les sen- II. \

i AVERTISSEMENT.

timents, les vicissitudes de la vie et de la pensée me les inspireront à moi-même. Je demande grâce pour les imperfections de style dont les esprits délicats seront souvent blessés. Ce que Ton sent fortement s'écrit vite. Il n'appartient qu'au génie d'unir deux qualités qui s'excluent : la correction et l'inspiration.

Ces vers ne s'adressent qu'à un petit nombre.

11 y a des âmes méditatives que la solitude et la contemplation élèvent invinciblement vers les idées infinies, c'est-à-dire vers la religion ; toutes leurs pensées se convertissent en enthousiasme et en prière, toute leur existence est un hymne muet à la Divinité et à l'espérance. Elles cherchent en elles-mêmes, et dans la création qui les environne, des degrés pour monter à Dieu, des expressions et des images pour se révéler à elles-mêmes, pour se révéler à lui : puissé-je leur en prêter quelques-unes I

11 y a des cœurs brisés par la douleur, refoulés par le monde, qui se réfugient dans le monde de leurs pensées, dans la solitude de leur âme, pour pleurer, pour attendre ou pour adorer; puissent-ils se laisser visiter par une muse solitaire comme eux, trouver une sympathie dans ses accords, et dire quelquefois en l'écoutant : « Nous prions avec tes paroles, nous pleurons avec tes larmes, nous invoquons avec tes chants ! »

C'est à eux seuls que ces vers s'adressent. Le monde n'en a pas besoin : il a ses soins et ses pensées. Mais si quelques-uns de ces esprits qui ne sont plus au monde répondent en secret à mes trop faibles accents ; si quelques-uns de ces cœurs arides s'ouvrent et retrouvent une larme; si quelques âmes sensibles et pieuses me comprennent, me devinent, et achèvent en elles-mêmes les hymnes que je n'ai fait qu'ébaucher, c'est assez, c'est tout ce que j'aurai voulu obtenir; c'est plus que je n'ose esi)érer!

Paris, iiiiii WU),

SaintrFoint, 4 novembre 1819.

MOM CHER D^ESURIGNY,

(y ouKin, mon éditmr ni*a écrit de Paris pour me demander un prologue wi Barmtmin poétique* et religieu$es» Ce prologue, je Tai promis dans le ;r»p/rto% de mes œuvres, revues, épurées, commentées etipubliées par »A(.|ii.'iiH>. Lr laboureur retourne ainsi son champ aux premières brumes lautinnix*, pt enterre, sur le revers du sillon, les herbes parasites qui ont >«t«i#- inutilement entre la dernière moisson et la prochaine semaille. Il faut *»^ir ma promesse; il faut que le prochain courrier emporte aux prêtes d*élitc V V. Didot an certain nombre de pages dans lesquelles Je dise à mes lecteurs -«nm^nt, pourquoi, dans quelle disposition de Tàmo, dans quel site de f'^v^^ d'Italie, de Savoie ou d*Orient, J*ai chanté ces harmonies, et ce que ■ *< qu*oo«^ harmonie.

ll'Lr%: m«)n ami, qtiel temps pour me demander une préface! Quel temps ^-zr rrpori«r ma pensée sur ces années de ma jeunesse qui sont aussi mortes ^ tMS9^ balayées, dans les vallées et dans les torrents de mon passé, que les '- li*^ de r<Hé de 18i9 dans les ravines de ces montagnes, et dans Vhumus • r*tAl dt*4 nouvelles floraisons que je foule sous mes pieds! Une préface? à -M* A'jjoanTfaui? Lisez plutôt le récit de ma journée, et jugez vous-même si ' ^n en veine d'écrire, soit en vers, soit en prose, à propos de prose ou de •'-\: ^ ^ je pourrais distraire, par une diversion littéraire quelconque, mon .?-, nvra cffur, mon esprit, mes yeux, des impressions et des souvenirs qui -r p>#M«^nt en ce moment pour des heures, mais qui me possèdent tout

\ «M «avex que je suis venu dans le pays de ma naissance il y a quelques

-&'nr-^ pfMir rétablir ma santé atteinte jusqu'à la sève, et pour respirer le

-:■ air toiijoura jeune des coteaux où nous avons respiré notre première

haleine, comme od renvoie è sa nourrice, bien qu*elle n*ait plus le môme lait, Tenfant maladif que le régime des villes a énervé ; vous savez que j'y suis venu aussi, et surtout, pour de pénibles déracinements domestiques de propriétés, de maisons paternelles, de séjours, d'affections, d'habitudes, comme on va une dernière fois dans la demeure vénérée de ses pères pour la démeubler avant de secouer la poussière de ses pieds sur le seuil chéri, et de lui dire un . pieux adieu. Je suis sous ma tente, en un mot, pour enlever ma tente, pour la replier, et pour aller la replanter, déchirée et rétrécie, je ne sais où. C'est à cela que je suis occupé pendant le court loisir que m'ont donné par force la nature et les affaires politiques, d'accord pour me congédier de Paris. Je passe ce congé au centre de mes occupations de vendeur de terre, et à proximité des hommes de loi, des hommes de banque et des hommes de trafic rural, auprès de la ville de Màcon. Je commence à prendre des forces dans les membres, pas encore assez dans le cœur : cependant vous connaissez ce cœur; il est élastique, il fléchit, il ne rompt pas. « Le cœur est un muscle, n disent les physiologistes. Quel muscle! leur dirai-jo à mon tour; c'est lui qui porte la destinée!

Ce matin, je me sentais mieux; j'avais à faii*e un voyage obligé à quelques lieues de ma demeure temporaire, une course dans cette vallée reculée de Saint^Point, dont vous connaissez la route. Quelques-uns de mes vers ont emporté ce nom sur leurs ailes, comme les colombes qui portent sur leur collier, au delà des bois, le nom ou le chiffre des amants qui les ont apprivoisées.

Je dis au vieux jardinier de rappeler ma jument noire qui paissait en liberté dans un verger voisin, et de la seller pour moi. La jument privée, depuis longtemps oisive, voyant la selle que le jardinier portait sur sa tète, secoua sa crinière, enfla ses naseaux, tendit le nerf de sa queue en panache, galopa un moment autour du verger, en faisant partir les alouettes et jaillir la rosée de l'herbe sous ses sabots; puis, s'approchant joyeusement de la barrière, elle tendit d'elle-même ses beaux flancs luisants à la selle, et ouvrit sa petite bouche au mors, comme si elle eût été aussi impatiente de me porter que j'étais impatient de la remonter moi-même. Nul ne sait, à moins d'avoir été bouvier, pasteur, soldat, chasseur ou solitaire comme moi, combien il y a d'amitié entre les animaux et leur maître. Ce monde est un océan de sympa> thies dont nous ne buvons qu'une goutte, quand nous pourrions en absorber des torrents. Depuis le cheval et le chien jusqu'à l'oiseau, depuis l'oiseau jusqu'à l'insecte, nous négligeons des milliers d'amis. Vous savez que moi je ne néglige pas ces amitiés, et que de la loge du dogue de basse -cour à retable du chevrier, et de l'étable au mur du jardin où je m'assieds au soleil, connu des souris d'espalier, des belettes au museau flaireur, des rainettes à la voix d'argent, ces clochettes du troupeau souterrain, et des lézards, ces curieux aux fenêtres qui sortent la tête de toutes les fentes, j'ai des relations et des sentiments partout. Honni soit qui mal y ptnise! je suis comme le vicaire de Goldsmith, j'aime à aimer!

Je partis seul, suivi de mes trois chiens. Je franchis rapidement la plaine déjà ondulée qui sépare les bords de la Saune de la chaîne des hautes montagnes noires derrièn*. lesquelles se creuse la vallée de Saint-Point.

Quand j'arrivai au pied de ces montagnes, je mis la jument au petit pa.s.

LETTRE A M. DESGRIGNY. 5

Ij j->urotV «Hait odc jouni<^ d*automne, indécise, comme la saison, entre la ■h-laorcilii* et la splendeur, entre la brume et le soleil. Quelques brouillards »inai*-nt, romme des fumées d*un feu de bûcherons, des gorges entre les troncs àt^ ««apin^: ils flottaient un moment sur les prés en pente au bord des bois; pu> au<Nitoi roulés par le vent en ballots légers de vapeurs, ils s'enlevaient, n ''nr<*I^tppai<*nt un moment d'une draperie transparente, et s'évaporaient en s >auxit toujours, et en laissant quelques gouttes d'eau sur les crins de mon 'ârTii. Jizis aa-deH<(us des premières rampes, toute lutte entre la brume du Kx*iQ «n iV-lat du midi cessa. Le soleil avait bu toute l'humidité de la terre; ir% nnn-s na2«^aî<^nt dans Tété. Un vent du midi tiède, sonore, méditerranéen, I>r •ii.V' loltiptueui d'équinoxe, soufflait de la vallée du Rhône, avec le« «. iniur»*^ et les Mubresauts alternatifs des lames bleues de la mer de Syrie, f^: Tv>oD*M]t de minute "en minute heurter et laver d'écume les pieds du Lton. U «avais que ce vent venait en effet de là; il n'y avait que quelques ^^-u.*^ qu'il avait Mufllé dans les cèdres et gémi dans les palmiers; il me v-iSiait <»nt«*ndre encore, et presque sans illusion d'oreille, dans ses rafales <ta.^i*v ^ palpitations de la voile des grands mâts, le tangage des navires v^r K hautes vagues , le bouillonnement de l'écume retombant de la proue, « ît.T»»» d<» l'eau qui frémit sur un fer chaud, quand la proue se relève du ft<, 1^ «ifl1*>menta aigus quand on double un cap, les clapotements du bord, n >i roup^ sourds et creux de la quille des chaloupes, quand le pêcheur les i.TAnv (notre les écueils de Sidon.

I o p^tit hameau, tout semblable à un village aride et pjrramidal d'Espagne '1 àt Calahn*, s**V'belonnait au-dessus de moi avec ses toits étages en gradins ^ tu-1^ ri>uKi*% et avec son clocher de pierre grise, bronzée du soleil. Sa

- •- L**, dnnt on voyait le branle et la gueule à travers les ogives de la tour, et ft :i OG <*ntendait rugir et grincer le mécanisme de poutres et de solives, •«.:;^t VAm(ffius du milieu du Jour, et l'heure du repas aux paysans dans le

-uAp et aux bergf'rs dans la montagne. Des fumées de sarments sortaient de ^ .X ou tn>t% cheminées, et fuyaient chassées sous le vent comme des volées > piZf-ftt» bleus. Ce village était le mien, le foyer de mon père après les «-u^ dn la première nHolution, le berceau de nous tous, les enfanU de ce

•) ma ^izt-nxDt d«^n. Je pa^nsai devant la porte de ma cour sans y entrer; /■ * .n is sans l«»ver la tête, le pied du mur noir et bossue de pierres sèches •;■• UTd.- !«■ chemin et qui enclôt le jardin; je n'osai pas m'arrêter même à

r.bo» d^ «*'pt à huit plaUnes et de U tonnelle de charmille qui penchent

- .r* ft-jiil*-* jaune» sur le chemin. J'entendais des voix dans l'enclos : je savais '; - «''taifiit les voix d'étrangers venus de loin pour acheter le domaine, qui ar»>-)ui>'nt le» aII<H^ encore empreintes de nos pas, qui sondaient les murs

i'.T»- rhauds d«* nos tendresses de famille, et qui appréciaient les arbres no» *"np >nuns et nos amis, dont l'ombre et les fruits allaient désormais verdir ■^ nf,nr p*iur d'autres que pour nous!...

> b^%<^] If front pour ne pas être aperçu par-dessus le mur, et je gravis •&.« ibe moumer la montagne de bruyères et de buis qui domine ce village. y iHimaj on cap de roche grise où se plaisent les aigles, où se brise toujours

- ^tiî mf-me en temps calme; il me cacha Milly, et je m'enfonçai dans 1 1 'r^ fonsp* où le ^n même de la cloche ne venait phi^ me frapper au cœur.

Après avoir marché ou plutôt gravi environ une heure dans des ravins de wble rouge, à travers des bruyères et sous les racines d^immenses châtaigniers qui 8*entrclacent comme des serpents endormis au soleil, j*arrivai au faite de la chaîne de ces montagnes. Il y a là, au point étroit et culminant de ce col ou de ce pertuis, comme on dit dans le Valais et dans les Pyrénées, une arête de quelques pas d^étendue. On ne monte plus et Ton ne descend pas encore; on plonge à son gré ses regards, selon qu'on se retourne au levant ou au couchant, sur rimmense plaine du M&connais, de la Bresse ou de la Saône, ou sur les noires et profondes vallées de Saint-Point, sur les cimes entre-croisées, les pentes ardues et les défilés rocheux, arides ou boisés, qui s'amoncellent ou glissent vers le creux du pays.

Toutes les fois qu'il est arrivé à ce sommet, le passant essoufflé fait une courte halte, et ne peut retenir un cri d'admiration. L'àne, le mulet et le cheval eux-mêmes connaissent ce panorama de Dieu. Ils y ralentissent le pas sans qu'on retire la bride, et baissent la tête pour flairer la vallée, et pour brouter quelques touffes d'herbe brûlée par le vent sur le bord du ra\in.

Ma jument se souvint de la place et de la halte; elle me laissa un moment regarder en arrière. Il y aurait de quoi regarder tout le jour. Les cônes aigus drs montagnes pelées du Méconnais et du Beaujolais, groupés à droite et à gauche comme des vagues de pierre sous un coup de vent du chaos; sur leurs fl mes, de nombreux villages; à leurs pieds, une immense plaine de prairies sfmées d'innombrables troupeaux de vaches blanches, et traversées par une large ligne aussi bleue que le ciel, lit serpentant de la Saône sur lequel flotte, de distance en distance, la fumée des navires à vapeur; au delà, une terre fertile, la Bresse, semblable à une large forêt; plus loin, un premier cadre régulier de montagnes grises, muraille du Jura qui cache le lac Lémao; enfin, derrière ce contre-fort des montagnes du Jura, qui ressemblent d'iri au premier degré d'un escalier dressé contre le ciel, toute la chaîne des Alpes depuis Nice jusqu'à Bàle, et au milieu le dôme blanc et rose du mont Blanc, cathédrale sublime au toit de neige qui semble rougir et se fondre dans l'éther, et devenir transparente comme du sable vitrifié sous le foyer du soleil, pour laisser entrevoir à travers ses flancs diaphanes les plaines, les villes, les fleuves, les mers et les lies d'Italie.

Après avoir effleuré et touché cela d'un long coup d'œil, envoyé du «pur une pensée, un souvenir, une adoration à chaque lieu et à chaque pan de ce firmament, je descendis par un sentier rapide et sombre, bordé d'un côté do forêts, de l'autre de prés ruisselants de sources, le revers de la chaîne que je venais de franchir. On n'a pendant longtemps devant les yeux d'autre horizon que des coupes de montagnes confuses, noires de sapins, ici ébréchées, là amoindries et comme usées par le frôlement des vents et des pluies. Ce sont les montagnes du Charolais, qui séparent l'Auvergne des Alpes. Ces collines, par leur agencement, leur étagement, la mobilité des ombres qu'elles se renvoient les unes les autres sur leurs flancs, du jour qu'elles se reflètent, par leur transparence au sommet, et les couches d'or que les rayons glissants du soleil y mêlent à la fleur déjà dorée des genêts, m'ont toujours rappelé les montagnes de la Sabine près de Rome, qu'aimait tant Horace; depuis que j'ai vu la Gr^e, elles me représentent davAntage les cimes rondes et à grandes tVhan-

<Tinn dn montagnes de la Laconie et de TArcadie. Quelquefois je in*aiT6te l>Mr router si les vagues de la mer d*Argos ne bruissent pas à leur pied.

\ Bf^urp que je descendais, U petite vallée dont je suivais le lit se creusait plw pn>f<>od(^ment devant moi, se cachait sous plus de hêtres et de chàtai- ^bf^rs murmurait de plus de ruisseaux dans ses ravines, et, 8*ouvrant davan- U£v Mir «len d«'ux flancs, me laissait déjà apercevoir une plus large étendue *% uo>> p\u% creuv profondeur de la vallée de Saint-Point, dans laquelle elle «i^t ahinitir. A IVndroit où ce ravin s*ouvre enfin tout à fait, et où on le '\ utw pour descendre en serpentant les flancs de la vallée principale, il y a ^u iiMiniAnt du chemin qui serre le cœur, et qui fait toujours jeter un cri de , ¥• iMj d'admiration. A la droite, on compte neuf ou dix ch&taigniers aussi itxui et au^M vénérés que ceux de Sicile; ils rampent plutôt qu'ils ne se •l'-^^at kur une pente de mousse et de gazon tellement rapide, que leurs '• i.\*-% et leurs fruits, en tombant, roulent loin de leurs racines au moindre 1- .t juv]u*au fond d*un torrent. On ne voit pas ce torrent; on Tentencl seulei^st a cinq ou six cents pas sous leur nuit de verdure. A la gauche, on descend ij iviurd, de chalets en clialets et de bocage en chaume, jusqu'au fond d'une ^\ '^ UD peu sinueuse, au milieu de laquelle on aperçoit sur un mamelon -•l'.^iffi de pn'*s, voilées d'ombres, adossées k des bois, isolées des villages, î«à.f7Hf<« d'uo ruisseau, deux tours jaunAtres, dorées du soleil : c'est mon toit.

I' v a entre l*homme et les mura qu'il a longtemps habités mille secrètes ::.ii..:«^ à se dire, qui ne permettent jamais de se revoir, après de longues u>wsrps, sans qu'une conversation qui semble véritablement animée et -«.(•n»que ne s'établisse aussitôt entre eux. Les mura semblent reconnaître 1 iftf^-W rhomme, comme l'homme reconnaît et embrasse les murs. Les L! h n% a% aient senti et exprimé ce mystère. Ils disaient : g$nius loci, Vâme •« **^m. iU avaient les dieux lares, la divinité du foyer. Cette divinité s'est -<^' .^1'-^ aujourd'hui dans le cœur; mais elle y est, elle y parle, elle y pleure, ' .* > chante, elle s'y réjouit, elle s'y plaint, elle s'y console. Je ne l'ai jamais L.- «1 «>fiif odue et sentie que ce matin.

ij<iK divinité du foyer, les animaux eux-mêmes l'entendent et la sentent; ir Ma moment où ma vieille jument aperçut, quoique de si haut et de si loin, -^ UMin du château et les grands prés à droite où elle avait galopé et pâturé u.-". de Un% dans sa jeunesse, un frisson courut en petits plis de soie sur son •^ *: jre: Wle tourna ses naseaux à droite et à gauche en flairant le vent, elle '**.j*'a du pied le rocher de granit sur lequel je l'avais arrêtée, elle hennit à *.<* w,«j\*-uir« dVnfance, et, lançant deux ou trois ruades de gaieté à mes

. a^ «an5 U*s atteindre, elle bondit sous moi, en essayant de me forcer la L. .i piKjj- s't^Uncer vere ses chères images.

^ ^-^'^odi^ ; je l'attachai par la bride lAche à une branche pliante de houx - «M-nr de «es graines de pourpre, pour qu'elle pût brouter à Taise au pied t. fciui«v>o, et je m'assis un moment sur la racine du châtaignier, le visage .-.rtie T«n^ ma demeure vide. t

1/ «rot du midi avait redoublé d'haleine à mesure que le soleil était monté • M W> ciel; il avait pris les bouflées et les rafales d'une tempête sèche; depuis . .' le soleil avait commencé à redescendre vera le couchant; il avait balayé

•.m^ un criMal le firmament; il faisait rendre aux bois, aux rochers et

8 LETTRE A M. D^ESGRIGNV.

même aux herbes, des harmonies qui semblaient mêlées de notes joyeuses et de notes tristes, d*embrassements et d^adieux, de terreur et de volupté; il amoncelait en tourbillons les feuilles mortes, et puis il les laissait retomber et dormir en monceaux miroitants au soleil : ce vent avait dans les haleines des caresses, des tiédeurs, des amours, des mélancolies et des parfums qui dilataient la poitrine, qui enivraient les oreilles, qui faisaient boire par tous les pores la force, la vie, la jeunesse d'un incorruptible élément. On eût dit qu'il sortait du ciel, de la terre, des bois, des plantes, des fenOtres de la maison visible là-bas, du foyer d'enfance, des lè\Tes de mes sœurs, de la mâle poitrine de mon père, du cœur encore chaud de ma mère, pour m'accueillir à ce retour, et pour me toucher des lèvres sur la joue et au front. Il faisait battre les mèches humides de mes cheveux sur mes tempes, sous le rebord de mon chapeau, avec des frissons aussi délicieux qu'il avait jamais fouetté mes boucles blondes dans ces mêmes prés sur mes joues de seize ans! Je l'aspirais comme des lèvres qui se cillent à Tembouchure d'une fontaine d'eau pure ; je lui tendais mes deux mains ouvertes, mes doigts élargis comme un mendiant qu'on a fait entrer au foyer d'hiver, et qui prend, comme on dit ici, un air de feu. J'ouvrais ma veste et ma chemise sur ma poitrine, pour qu'il pénétrât jusqu'à mon sang.

Mais cette première impression toute sensuelle épuisée, je glissai bien vite dans les impressions plus intimes et plus pénétrantes de la mémoire et du cœur; elles me peignirent, et je ne pus les supporter à visage découvert, bien qu'il n'y eût là, et bien loin tout alentour, que mes chiens, ma jument, les arbres, les herbes, le ciel, le soleil et le vent : c'était trop encore pour que je leur dévoilasse sans ombre Tablme de pensées, de mémoires, d'images, de délices et de mélancolie, de vie et de mort dans lequel la vue de cette vallée et de cette demeure submergeait mon front. Je cachais mon visage dans mes deux mains; je regardais furtivement entre mes doigts les tours, le balcon, le jardin, le verger, la fumée sur le toit, les bois derrière bordés de chaumières connues, la prairie, la rivière, les saules sur le bord de l'étang; et, recevant de chacun de ces objets un souvenir, une image, un son de voix, une personne, une voix à l'oreille, une vision dans les yeux, un coup au cœur, je fondis eu eau, et je m'abîmai dans l'impossible passion de ce qui n'est plus!... Vouloir ressusciter le passé, ce n'est pas d'un homme, c'est d'un Dieu ; l'homme ne peut que le revoir et le pleurer. Les imaginations puissantes sont les plus malheureuses, parce qu'elles ont la faculté de revoir, sans avoir le don de ranimer. Le génie n'est qu'une grande douleur!

Je jetai enfin, comme l'&me fait toujours quand elle est trop chargée, mon fardeau dans le sein de Dieu ; il reçoit tout, il porte tout, et il rend tout. Je me mis à genoux dans l'herbe, le visage tourné vers cette valh^ principale de ma vie, non ma vallée de larmes, mais ma vallée de paix. Je priai longtemps, je crois, si j'en juge par l'innombrable revue de choses, de jours, d'heures douces ou amères, de visions apparues, embrassées et perdues qui passèrent devant mon esprit. Le soleil avait baissé sans que je m'en aperçusse pendant cette halte dans mes souvenirs : ils touchait presque aux petites tètes du bois de sapin que vous connaissez, et qui dentellent le ciel au sommet de la montagne, en face de moi, en se découpant sur le bleu du ciel comme les

inkt% d*iin6 (lotte à Tancre dans un golfe d*eau limpide de la mer d'Ionie.

> fu« n*v(Mll<^ comme en sursaut de ma contemplation par le galop d*un riy>«al, par le braiment d'un âne, et par les cris d*un homme effrayé. Tout ce bruit et tout re mouvement s'entendaient à quelques pas de moi, derrière le hiit^soa qui séparait le sentier battu de la montagne, du petit tertre de mousse »»tKJ«n de pierres sèches où j'étais venu chercher le dossier du vieux chàtaicni^r. Je m%*lançai, je franchis le mur, et je me retrouvai dans le sentier; m»!"* j«» n'y retrouvai plus ma jument : elle avait été effrayée par les pierres qu'un ine paissant au-dessus du sentier, sur une pente de bruyère granitique, %\Mt fait rouler sous ses pieds. Elle avait rompu d'une saccade de tète les Xisy-K d«* houx auxquelles j'avais enroulé la bride; elle galopait, allant et rv-*.»uAnt ^ur elle-même dans le chemin creux, arrêtée par les cris et par les fkM**^ ««pouvantes d'un vieillard qui levait et agitait comme à tâtons, d'une nuiD tn^mblante, un grand bâton dont il semblait se couvrir contre le danger.

J*«PP«>Iai Saphir, c'est le nom de la jument; elle se calma à ma voix, et r»n int m#» lécher les mains et me remettre les rênes. Je criai au vieillard de V nHfturer, et je me rapprochai de lui, la bride sous le bras.

DwH ce pauvre homme je venais de reconnaître un des plus vieux coquetiers dr n^ montagnes, qui louait à notre mère des ànesses au printemps pour d •OTWT leur lait à ses pauvres femmes malades, qui lui servait de guific, d'-«^j^Vr pour promener ses enfants avec elle sur ces solitudes élevées, où elle %4-\Ait. la nature de plus haut, et où elle adorait Dieu de plus près.

On appelle ici coquetier un homme qui va de chaumière en chaumière et (^ t**rfTr en verger acheter des œufs, des prunes, des pommes, des petites p^n^ sauvages, des ch&taignes; qui en remplit les paniers de ses ânes, et qui «a l«*« revendre avec un petit bénéfice aux portes des églises, après vêpres, dui« M viUaj^Ps voisins.

i> roqu«»ti«*r des montagnes était déjà vieux et cassé dans mon enfance. Je 1^ rmymis fouché depuis longues années sous une de ces pierres de granit cou- T«Tte« dp mousse, qui parsemaient comme des tombes son petit champ d'orge fi 4r folie avoine autour de son haut chalet, il avait dès ce temps-là les yeux <-tii.%^i*Mix; ma mère lui donnait, pour fortifier sa vue, de petites fioles où elle r><u*>iilait W pleurs de la vigne, sève du cep qui sue au printemps une sueur Ut^Amique ayant, dit-on, la vertu sans avoir les vices du vin. Maintenant plus qi'ort'iK«4iaire, il paraissait tout à fait aveugle, car il tenait une de ses mains ffi iMstoonoir sur ses yeux fixés vers le soleil, comme pour y concentrer qij*-)qu#* sentiment de ses rayons; de l'autre nuiin il palpait une à une les pèrm amonceltVs du petit mur à hauteur d'appui qui bordait le sentier, '^Knme pour nconoaitre la place où il se trouvait sur le chemin.

• B»««urcx-vous, père Dutemps ! lui criai -je en me rapprochant de lui ; j'ai rv<T>ris le cheval, Il ne fera ni peur à votre àne, ni mal à vous. »

Et j^ m'arrêtai à l'ombre d'un poirier sauvage, devant le pauvre homme.

« >OQji me connaissez donc, puisque vous avez dit mon nom? murmura fav^^iKle. Mais moi, je ne vous connais pas. C'est qu'il y a bien longtemps, ««MiniyHt-il comme pour s'excuser, que je ne puis plus connaître les hommes ftt'ft leur voti. Los arbres et les murs, oui, cela ne change pas de place ; mais S non, cela va, cela vient, aujourd'hui ici, demain là ; cela courf

comme de Teau, cela change comme le vent; à moins de les yoït, on ne sait pas à qui Ton parle, et je ne les vois plus. Par exemple, quand ils m'ont une fois parlé, je les reconnais toujours au son de leur voix : la voix, c*est comme une personne dans mon oreille. Mais je ne me souviens pas d'avoir jamais entendu la vôtre. Qui ètes-vous donc, si cela ne vous offense pas?

— Hélas ! père Dutemps, lui dis-je, cela prouve que ma voix a bien cbangi^, comme mon visage; car vous Tavez entendue bien souvent sous le vieux sorbier de votre cour, quand nous ramassions au pied des arbres les sorbes que la Madeleine votre femme faisait mûrir sur la paille, ou quand je rappelais les chiens courants de mon père au bord du grand bois, au-dessus de votre, champ de blé noir. »

11 renversa sa tète en arrière, ôta son bonnet, d*où roulèrent sur ses joues des écheveaux de cheveux blancs et fins comme une toison, et il recula machinalement en arrière, à deux pas.

« Vous êtes donc monsieur Alphonse? s'écria- 1- il (les paysans de cc5i contrées ne connaissent de mes noms que celui-là). 11 n'y a que lui qui ait connu Madeleine, qui ait secoué le sorbier de la cour, qui ait rappelé les chiens des chasseurs pour leur rompre le pain de seigle devant la maison. Hélas! que Madeleine aurait donc do plaisir à le revoir, si elle vivait! ajoutat-i>avec un accent de regret attendri. — Oui, c'est moi, père Dutemps, lui dis-je; donnez-moi votre main, que je la serre encore en reconnaissance des bods services que vous nous avez rendus, des bons fagots que vous nous avez brûlés, des bonnes galettes de sarrasin que vous nous avez cuites à votre feu, et de l'amitié que Madeleine, ses filles et vous, vous aviez pour notre mère et pour ses enfants! 11 y a bien longtemps de cela; mais, voyez-vous, la mémoire dans les cœurs d'enfants, c'est comme la braise du foyer éteint pendant le jour dans la maison : cela tient la cendre chaude, et quand la nuit vient^ cela se rallume dès qu'on le remue!

— Est-ce possible? Quoi ! c'est bien vous! reprit-il avec un étonnement qui commençait à s'apaiser. Ah ! oui, il y a bien longtemps que vous n'étiez venu au pays, qu'on ne regardait plus fumer le château, qu'on n'entendait plus aboyer les chiens là-bas dans le grand jardin sous les tours, qu'on ne voyait plus passer les chevaux blancs qui portaient des dames et des messieurs dans les chemins à travers les prés! Ma fille me disait : « Le pays est mort; il sem- (c ble que la cloche pleure au lieu de carillonner, m On disait aussi que vous no reviendriez jamais ; qu'il y avait eu du bruit là-bas; qu'on vous avait nommé un des rois de la république; et puis, qu'on avait voulu vous mettre en prison ou en exil, comme sous la Terreur. Il est venu au printemps un colporteur qui vendait des images de vous dans le pays, comme celles d'un grand de la république, et puis il en est venu en automne qui vendaient des chansons contre vous, comme celles de Mandrin. J'ai bien pleuré quand ma fille m'a raconté cela un dimanche, en revenant de la messe, u Est-ce bien pos- « sible, ai -je dit, que ce monsieur ait fait tous ces crimes? et que lui, qui « n'aurait pas fait de mal à une bète quand il était petit, ait fait couler le « sang des hommes dans Paris, par malice? » Et puis, quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas vrai ; et puis, on n'a plus rien dit du tout.

• — Hélas! père Dutemps, lui ai-je répondu, il y a du vrai et du faux dan*

LETTRE A M. DESGRÏGNY. U

tiHt% rt9 bruits de nos agitations lointaines qui sont inonti's jusqu'à ces déserts, «'•aiaM» i^ bruit du canon de Lyon monte quand c'est le vent du midi, sans .]ii«- i i>n puisse savoir d'ici si c'est le canon d'alarme ou le canon de fôte. On ar «Alt dr m^me que longtemps après les révolutions si les bommes qui y nt '-tf jet«''s sont dignes d'excuse ou de blâme. K'en parlons pas à présent. Je « f-n^ ici pour les oublier pendant quelques jours à ce beau soleil, que le sang fi le» larm^ des peuples ne ternissent pas. Je ne serai que trop tôt obligé, (» ur mon devoir, de retourner où s'agite le sort des empires, et de me faire ' 1» >n* dt^ mi>ères et des inimitiés ici-bas, pour me faire un juge indulgent et r •o.pati^^nt là-baut; car, \<^'ez-vous, chacun a son travail dans ce monde, M il faut Taccomplir à tout prix. Je suis bien las, mais je n'ai pas encore le •t' iit de m'»vteoir, comme \ous, tout le jour au soleil conti^ un mur. Et qui s»àt s il y aura un mur?... Mais ^ous, père Dutemps, parlons de vous. Demeup-z-^iHi» timjoure seul là-haut dans cette petite chaumière, à une lieue de tout «M^.o. dan» la bruyère, au bord du bois des hêtres? Quel âge avez-vous? Qui «•a-rr qui pioche pour, vous la colline de sable? Qui est-ce qui bat les chàu.,ra*-^? Qui est-ce qui soigne vos ànesses et vos chèvres? Depuis quand avez- .•«!« p»rdu tout à fait la vue? Et comment passez-vous le temps que Dieu vous a 9>**Mire plus large qu'aux autres hommes? car je crois que vous êtes le plus iirji d*» la «allét*.

— J'ai quatre -\ingts ans, me répondit le vieillard; ma femme, la Made- >iïj«v e^t oMirte il y a sept ans; elle était bien plus jeune que moi. Tous mes ri fAiits «ont morts excepté la Marguerite, qui était la dernière de mes filles, M qiK- \ous appeliez la Pervenche des bois, parce qu'elle avait des yeux bleus f mrwi <v% fk*urs qui croissent à l'ombre, vers la source; elle a été veuve à %i..^-hijii ans, et elle a refusé de se remarier pour venir me soigner et me r»«irhr «ian% la petite rabane là-haut, où elle est née et où elle restera jusqu'à Bs m<irt; elle a une petite fille et un petit garçon qui mènent les bétes au • i^AOïp* et qui continuent à servir mes pratiques d'œufs et de pommes. Ce f^ut riKDmerce, dont nous leur laissons les sous pour eux, servira pour leur a v XT de« habits, du linge et une armoire, quand ils seront en Age et en idée éf vi marier. Marguerite pioche le champ de pommes de terre et de sarrasin, *A3ia«%« le bois mort pour l'hiver; elle fait le pain de seigle ; et moi je ne fais "«o que re que vous voyez, ajouta-t-il en laissant tomber ses deux mains sur <«^« p rniux comme un homme oisif. Je garde l'àne ou plutôt Tàne me garde •{ and U*^ enfants n'y sont pas; car il est vieux pour un animal presque abiAiit que je suis vieux pour un homme; il sait que je n'y vois pas, il ne « "fmrtr jamais trop des chemins; et quand il veut s'en aller, il se met à braire, •«j tf^n il vient frotter sa tète contre moi tout comme un chien, jusqu'à ce que r^i«i cr%«-iiioos ensemble à la cabane.

— Mai* le jour ne vous paialt-il pas bien long ainsi, tout seul dans les ^MtmTs df* la montagne? lui demandai-je.

— Oh ! ooo, jamais, dit-il; jamais le temps ne me dure. Quand il fait beau, l'T^ d^ la maison, je m'assois à une bonne place au soleil, contre un mur, 'i«tr«> une rocbe, contrp un châtaignier ; et je vois en idi^e la vallée, le château, r r>,.-b..r, Ica maisons qui fument, les bœufs qui pâturent, les voyageurs qui :u.^»'Tit «-t qui devient en pa«^sant sur la route, comme je les voyais autrefois

Ht LKTTRE A M. D'ESGRIGNY.

doM yvnx, Jn ronnaU ieg Misons tout comme dans le temps où je voyais verdir lft« uvoiiKw, faucher les pr(^H, mûrir les froments, jaunir les feuilles des ch&tAignlcrM, et rouf^ir les prunes des oiseaux sur les buissons. J*ai des yeux dans les oreilles, contlnua^t-il en souriant; j*en ai sur les mains, j'en ai sous les pieds. Je passe dos heures entières à écouter près des ruches les mouches à miel qui commencenf à bourdonner sous la paille, et qui sortent une à une, en sVveillant, par lour |)orte, pour savoir si le vent est doux et si le trèfle fommenre à fleurir. J'entends les lézards glisser sur les pierres sèches, je connais le vol de toutes les mouches et de tous les papillons dans Tair autour de moi, la marche de toutes les petites bétes du bon Dieu sur les herbes ou sur les fouilles sèches au soleil. C'est mon horloge et mon almanach à moi, voyez- vous. Je me dis : « Voilà le coucou qui chante, c*est le mois de mars, « et nous allons avoir du chaud ; voilà le merle qui siffle, c'est le mois d'avril ; M voilà le rossignol, c'est le mois de mai; voilà le hanneton, c'est la Saint- « Jean; voilà la cigale, c'est le mois d'août; voilà la grive, c'est la vendange, « le raisin est mûr ; voilà la bergeronnette, voilà les corneilles, c'est l'hiver. » Il en est do même pour les heures du jour. Je me dis parfaitement l'heure (|u'il est à l'observation des chants d'oiseaux, du bourdonnement des insectes et des bruits des feuilles qui s'élèvent ou qui s'éteignent dans la campagne, selon que le soleil monte, s'arrête ou descend dans le ciel. Le matin, tout est vif et gai; à midi, tout baissa; au soir, tout recommence un moment, roai> plus triste et plus court; puis tout tombe et tout finit. Oh! jamais je ne m'ennuie; ot puis« quand je commence à m'ennuyer, n'ai-je pas cela? me dit-il en fouillant dans sa pticlie, et en tirant à moitié son chiq^elet. Je prie le U»n Dieu jusqti'à ce que mes lèvres se fatiguent sur son saint nom et mes doigts sur les grains. Qui est-4V qui s'ennuierait en parlant tout le jour à son Hoi, qui ue s** lasse pas de Ttrouter? dit-il avec une physionomie de saint enthousiasme. Kt pui^^ la olwhe di» Saint-Pi>int ne monte-t-elle pas cinq fois jvir jour jusqu'ici? Klle me dit que Dieu aussi p^Mi-^ à moi.

— Mais rhiver? lui dis-je, atin de m'in^^tniire pour moi-m^me de tout ces m>stèrt^ de la solitude^ de la cavité et do la vieillesse.

— Oh 1 rhl\er» me réjx>ndit-il. il y a le feu dans le foyer» le bruit des sabots de-* ^Mitants vUns la uiai^>n, les chAtaisnes qu'on êcorce, le:* poi** qu'on écoîss**, W mai'* qu\>« éi^rèue, le chan\n» qu'on tille : tous ces tra\au\ u'ont pas b*»soin de** \euv. Je tm>aille tout l'hiver au coin du fr*u en jasant avec les enfants, ou avei* le-* chè\rt»s et U'^ jKmles qui vi\ent avin: uou% *»t je me rep«>se tout r»'ff-. Oh ! MOU» le temps ne me dur\* pas : seuKMuent, quelquefois je voudriis bien, owinne à pr^^^eut» r^*%oir le visa^ce de ceux qui uie remontreot sur le rhernin, et que j'ai i\»iiuus dans U»s iiieux temps. Par exemple, dites-moi donc, monsieur» ptmrsui>it«il tiitndemeut, si vous avez touj«>urs ces Ions* cheveux chàtaïus qui si>rtaient de d^'sst>u» votre chapeau» et qui buJav aient to» joues fi'aiches connue le* ji>ues d'u'K* j»Mnie tïl!e» quand vous accompaçniez ¥i>tr>* père À la cha^s^»» et que vous bu^i»** une !C>uCie de lait eu p«k<saut daa-i ï.» cellier de iiapiu Je ma tîîle.

— Helasî p»*re IHiteuips, il a nei;:*» sur ces clieveux-là depuis. Le visac»» Jt» l'eut'aiit» du jeune houi:rie et de rh*mi:ne uirir. ^ ressi'm^leat cnainw? • arbre que vous a\ee plajtrv tl y a rr»'r»t»* ai»** r»»>î<«MnWe à '"jj'-itr»» qui vous

LETTBE A M. DESGKIGNV. 43

d^siK* aujourd'hui ses fruits en automue; c*est le même bois, ce ne sont F>!u» Vf^ mêmes feuilles.

— Et a%(>2>%ous toujours ces beaux chevaux blancs qui galopaient dans le ^Atià pn.^ auprès du château, et qu'on disait que vous aviez ramenés, après %n^ %o\Mgf^, du pays de notre père Abraham ?

— lU sont morts de tristesse et de vieillesse, loin de leur soleil et loin de moi.

— Mais est^il bien vrai que vous allez vendre ces prés, ces vignes, ces bois, -rttt bmne maison que le soleil faisait reluire, comme les murs d*une église, w fi'nd du pays?

— .V parlons pas de cela, père Dutemps ! Dieu est Dieu ; les prés, les terres < i<^ msiNOD» v)nt à lui, et il les change de maître quand il veut! Je ne sais ,tt!» rv» qu'il ordonnera de nous; mais souvenez-vous toujours de mon père, et Dis mère, de mes sœurs, de ma femme et de moi; et quand vous direz T » pn«-n<^ «ir votre chapelet , réservez-vous toujours sept ou huit grains r« m» moifv dVux. »

Je M-irmi de nouveau la main du coquetier, et je continuai mon chemin.

J rtai^ b*>ureux d'avoir retrouvé ce vieillard, comme un homme se réjouit, «pn^ un demi-siècle, de retrouver dans une bruyère les traces d*un sentier où t' a pAx^f dan^ ses beaux jours, et qu'il croyait effacées pour jamais. Chaque '^« (^ mon rheval , en dt*scendant des montagnes, me découvrait un pan de i,*% d^ la «allin', du village, des hameaux enfouis sous les noyers, de mes Ariiu%« de m*-H vergers, de ma maison; mon œil s'éblouissait et s'humectait M» ix roriaî^^^ancp en reconnaissance. De cluique site, de chaque toit, de chaque sir**, dr rhaque repli du sol, de chaque golfe de verdure, de chaque clairière

^lAu*-*' parles ra\onH rasants du soleil rx>uchant, un éclair, une mémoire, 10 UniiHur. un ri-nn^'t, une figure, jaillissaient de mes yeux et de mon cœur

• I. !«• %'iU eussent jailli du pays lui-même. Je me rappelais père, mère, ^r^T%, enfance, jeunesse, amis de U maison, contemporains de mes jours de .-r- <t <k» fête, arbres d'affection, sources abriu^es, animaux chéris, tout ce qui »<âii }adi» peuplé, animé, vivifié, enchanté pour moi ce vallon, ces prairies, fr% t»it% on» demeures. Je secouais comme un fardeau importun derrière moi

•* *nn»^-s intffniédiain» entre le départ et le retour; je rejetais plus loin '-.'-KT ridt'-e de m'en v^parer pour jamaiv. J'avais douze ans, j'en avais vingt, j '1 atus tn*nti?; re^rds de ma mère, voix de mon père, jeux de mes sœurs, ".■r^è»n% de mes amis, premières ivresses de ma vie, aboiements de mes r .i^fts h**nni%sement» de mes chevaux, expansions ou recueillements de mon a,!»- faHir à tour répandue ou enfermée dans ses extases, matinées de prin- '••.tiF*. jouméi'^ à l'ombre, soirées d'automne au foyer de famille, premières i-tbr*% tH'-^yements poétiques, vagues mélodies, précoces amours; tout se »ti:t <fc> D«Nj>eau, tout rayonnait, tout murmurait, tout chantait en moi comme r* rt^ut d** nHurrection, comme VAlMuia trompeur qu'entend Marguerite à *--z..^,h* jour de Pâques, dans le drame de Gœthe. Mon âme n'était qu'un *iL':q je d illusions!

y rr»t lis retrouver, en entrant dans la cour et en passant le seuil, tout ce •*^ ir u-oip* était venu en arracher. Si ce chant eût été noté dans des vers, il »*vt r«MP Thym ne de la félicité humaine, l'holocauste du bonheur terrestre 'x. »ttt* dans le œur de l'homme par la vue des lieux où il fut heureux!

li LETTRE A M. D'ESGRIGNV.

Ce chant intérieur tombait peu à peu en approchant davantage. Ma vieille jument pressait le pas ; elle gravissait le chemin creux qui monte du ruisseau vers le tertre du château ; les Jeunes étalons, les mères et les poulains qui passaient dans les prés voisins accouraient au bruit de ses pas sur les pierres ; ils passaient leurs tètes au-dessus des haies qui bordent le sentier, ils la saluaient de leurs hennissements et la suivaient derrière les buissons en galopant, comme pour faire fête à leur ancienne compagne des prairies.

Hélas! personne n*apparaissait au-devant de moi! les feuilles mortes du jardin 'que le vent et les torrents balayaient seuls jonchaient les pelouse<^ autrefois si vertes, et couvraient le seuil de la barrière entr'ouvcrte par laquelle on entre dans Tcnclos. Un seul vieux chien invalide se traîna péniblement à ma rencontre, et poussa quelques tendres gémissements en léchant les mains de son maître. Une petite fille de douze ans, qui garde les vaches dans Tenclos, entr*ouvrit la porte au bruit des pas de mon cheval. Elle courut dire à la vieille servante, qui filait sa quenouille dans une chambre haute, que j^étais arrivé. La bonne fille descendit, en boitant, Tescalier en spirale, et m*accueillit avec une triste et tendre familiarité dans la cuisine basse, où la cendre froide recouvrait le fo3-er. J'ôtai la selle et la bride à la jument; la petite bergère lui ouvrit la barrière et la lança dans le verger.

Après avoir commandé quelques herbages et quelques fruits pour mon repas, je montai dans les appartements, et j*ouvris les volets, fermés depuis trois ans. Mais il n'y entra que plus de tristesse avec plus de jour, car la lumière, en les remplissant, ne faisait que m'en montrer davantage le vide. Il n'y eut que quelques oiseaux familiers, ces l)caux paons nourris par nos mains, qui iwrurent se n^jouir en voyant se rouvrir les fenêtres : ils regardèrent, ils volèrent lourdement un à un, comme en hésitant, du gazon sur le rebord do la paierie gothique, où nous avions l'habitude de leur égrener des miettes de pain; ils me suivirent comme autrefois jusque dans les chambres, en cherchant de l'œil les femmes et eu frappant du bec les parquets retentissants. La fidélité de ces pauvres oiseaux m'attendrit. Je me hâtai de descendre dans l'enclos, pour échapper à la solitude inanimée des murs. Mes chiens seuls me suivaient, et je pensais au jour où il faudrait aussi les congi'dier.

Pour un homme qui a longtemps habité en famille un site de prédilection, le jardin est une prolongation de l'habitation, c'est une maison sans toit; il a les mêmes intimités, les mêmes empreintes, les mêmes souvenirs; les arbres, les pelouses, les allées désertes se souviennent, racontent, retracent, causent ou pleurent comme les murs. C'est un abrégé de notre passé. J'y retrouvais toutes les heures au soleil ou à l'ombre que j'y avais passées, toutes les poésies de mes livres et de mon cœur que j'y avais senties, écrites ou seulement rêvées, pendant les plus fécondes et les plus splendides années de mon été d'homme. Chaque source balbutiait comme autrefois sa note que j'avais reproduite, chaque rayon sur l'herbe son imago que j'avais repeinte, chaque arbre son ombre, ses nids, ses brises dans ses feuilles vertes ou ses frissons dans ses feuilles mortes que j'avais goûtés, recueillis et répercutés dans mes propres harmonies; tout y était encore, excepté l'écho mort et le miroir terni en moi.

J'arrivai ainsi, traînant mes pas sous les branches jaunies et sur les sables humides, jusqu'à une petite, porte perrrc dans un viiuix mur tapissé de liern*

LETTRE A M. U'ESGRIGNV. 15

fi <U Un^. \ous sii\ez que le mur de Téglise projette son ombre sur cette partie 4 1 jardio, et que Ton communique, par cette porte dérobée, de Tenclos dans k rtfD*>ti«TR du rillaice. Vous savei que j*ai ajouté à ce cimetière ombragé de \hHi\ onT«*r« un petit coin de terre retranché au jardin, afin que ce petit coin ^ t«*tTP, d(Kit j*ai fait don à la commune, fût à la fois la propriété de la mort ei Ifl propriété de la famille, et que si la nécessité nous dépouillait un jour de rtiaiNUtiun et du domaine de Saint-Point, cette nécessité ne fit pas du moins rmnMT c«' domaine des morts dans les mains d*une famille étrangère ou d'un pr>'pn«<aire indifférent.

CfU Mir cette frontière neutre entre le cimetière et le jardin que j*ai bâti

ir sM-ui f'>djtlre que j*aie bâti ici-bas) un petit monument funèbr(>, une chapelle

(1 an hittTture gothique, entourée d'un cloître surbaissé en pierres sculptées qui

prit«'e>*nt qu«*lques fleurs tristes, et qui s*élèvent sur un caveau. C'est là que

Al rmi4*ini et rapporté de loin, près de mon cœur, les cercueils de ma mère et

(V ti»tjt rt* qu4> j'ai perdu sur la route de plus aimé et de plus regretté ici-bas.

Totiti^ IfH fois que j'arrive à Saint-Point ou toutes les foi» que j'en pars [•••ir un«» lonsnic abs4'nre, je vais seul, à la chute du jour, dire à genoux un ^aI a €»u un adieu à ces chers hôtes de réternelle paix, sur ce seuil intermi'*- •lîiin» filtre l»*ur exil et leur félicité. Je colle mon front contre la pierre qui me --f*n» MMile d«' leurs cendres, je m'entretiens à voix basse avec elles, je leur V-iiand'* de nous envelopper dans nos aridités d'un rayon de leur amour, dans iH»* tr->uM<-s d'un rayon de leur paix, dans nos obscurités d'un rayon de leur »'-nv. J'y sois resté plus longtemps aujourd'hui et plus absorbé dans le passé »« iltn^ raii'nir, qu'à aucun autre de mc»s retours ici. J'ai relu pour ainsi dire lu n.- tout entifTi" dans ce livn» de pierre de trois sépulcres : enfance, jeunesse, « »»-* di* la penvV, années en fleurs, années en fruits, années en chaume ou •■I '-'•iMln-N, joins innocentes, p'uHi'S saintes, attachements natun^Is, étudun à'i ni.-s, «fcareoients pardonn<'*s d'adolescence, passions naissantes, attarlio- »• nt« vn**ui, voyages, fautes, repentirs, bonheurs ensevelis, chaînes brist^rs, ' !.• n«-H renout't^ de la vie, peines, eiïorts, labeurs, agitations, périls, combats, M-ti.ir»-s, élfHations et écroulements de l'ûge mûr sur les grandes vagues de ' "-aa df^ rv'volutions, pour faire avancer d'un degré de plus l'esprit humain 4^a% sa oa^igation vers Pinfini ! Puis les refroidissements de foi, les déchirc- •fc'ai* d^ d«Min»V, les martyres d'esprit, les |)ertes de cœur, les dépouillements

• î z"^ d«*s ch<jses ou des lieux dans lesquels on s'iHait enraciné, les trans- ;. Aiï*ati'>ns plus p<>nibles pour l'homme que pour l'arbre, les injustices, les

..xjiitiidfs, l«^ perwVutions, les exils, les lassitudes de corps avant celles de . iiii\ U mort enfin, totijours à moitié chemin de quelque chost;.

T «it riîa a n»ulé en bruissant pendant je ne sais combien de temps dans ^ ! '.e, rf»mm#» le torrent de ma vie qui serait nnlcscendu tout à coup après

• »- jfluH' doras»» de toutes les montagnes, et qui serait revenu prendre pos- '-'-»►. 3 àt- *^*n lit des.s«'«ché. Le tombeau était pour moi la pierre de Moïse d'où

..j.» 'Il t#i«tf^ h^eaux; j'ouvris mon cœur comme une écluse, et la prière

• . ^-nii a ;£raiids flots a\ec la douh-ur, la résignation et l'espérance; et mes •ri^- a'jHsj roulaient; et quand je n'iirai ^Je^4 mains de mes yeux et que je ■» \0f^M» rontn; le seuil pour le Ixiiir, elles firent une marque humide sur lu

-r hUiM'hf...

16 LETTRE A M. D ESGRIGNV.

Un bruit m'avait fait lever en sursaut.

Cétait une sourde et monotone psalmodie qui sortait d'uue petite fenêtre grillée au flanc de Téglise, tout près de moi. Je m'essuyai le front et les genoux pour faire le tour de TMifice, et pour y entrer par la petite porte qui ouvre au midi sur le cèté opposé. Je fus arrêté sur la première marche par un petit cercueil recouvert d*un drap blanc et de deux bouquets de roses blanches aussi, que portaient quatre jeunes filles d'un hameau des montagnes. Le vieux curé les suivait en récitant quelques versets de liturgie latine sur la brièveté de la vie; un père et une mère pleuraient, en chancelant, derrière lui. Je marchai vers la fosse avec eux, je jetai à mon tour les gouttes d'eau, image des gouttes de larmes, sur le cercueil de la jeune fille, et je rentrai sans avoir osé regarder le pauvre père !

J'ai passé la soirée à vous écrire : ce cœur a besoin de crier quand il est frappé» Je remercie Dieu de m'avoir laissé dans le vôtre un écho qui me renvoie jusqu'au bruit de mes larmes sur mon papier. Adieu!

P. S. Toute réflexion faite, j*avais à écrire demain un eutretien pour expliquer à mes lecteurs ce que c'étaient que les Harmonies. Je vais copier cette lettre, en retranchant ce qui eî>t trop intime. Rien ne peut mieux expliquer ce que c'est qu'une harmonie : la jeunesse qui s'éveille, rameur qui rêve, l'œil qui contemple, l'àme qui s'élève, la prière qui invoque, le deuil qui ploure, le Dieu qui console, l'extase qui chante, la raison qui pense, la passion qui se brise, la tombe qui se ferme, tous les bruits de la vie dans un cœur sonore, ce sont ces harmonies. Il y en a autant qu'il y a de palpitations sur la fibre infinie de l'émotion humaine. J'en ai écrit quelques-unes en vers, d'autres en prose; des milliers d'autres n'ont jamais retenti que dans mon sein. Que le lecteur s'écoute lui-même sentir et vivre, il en notera de plus mélodieuses et de plus vraies que celles-ci ; la vie est un cantique dont toute àme est une voix.

LÂJIAIlTl^SE.

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