I. A Watorlon
RECTEILLEMENTS POÈTIOUKS. 459
L'homme n'est plus Français, Anglais, Komain, Barbare: 11 est concitoyen de Fempire de Dieu î Les murs des nations s'écroulent en poussières. Les langues de Babel retrouvent Tunité, L'Évangile refait avec toutes ses pierres Le temple de Thumanité !
« Rëjouissons-nous donc dans le jour i[u\[ nous prête: L'aube des jours nouveaux fait poindre ses ravons : Vous serez dans les temps, monts à la verte crête, L'n Sinaï de paix entre les nations!
Sous nos pas aidencés faisons sonner la terre. Jetons nos gants de fer, et donnons-nous la main; (i>sl nous qui conduisons aux conciuêtes du Père Les colonnes du genre humain î
M Dans le drame des temps nous avons d?uv grands rôles. A nous les cham|)s d'argile, à vous les cluimps amei*s! Pour répandre de Dieu la semence aux deux pôles, Ci-eusons-nous deux sillons sur la teire el les mei*s ! Dans toute glèbe Innnaine où Sci race fouiinille Premiei-s-nés d'CJccident, à la neuve clarté. Marchons, distribuant à l'immense famille Dieu, la paix el la liberté.
« Dans notre coupe pleine oà l'eau du ciel déborde. Désaltérés déjà buvons aux lïations!
Iles ou continents, (lue l'onde entoure ou borde. Ayez part sous le ciel à nos libations! Oui, buvons, et passant notre coupe à la ronde \u\ convives nouveaux du festin élernel, Faisf>ns boire après nous Ions les peuples du momb» Dans lo CMlici» fralcMuel î »
A UNE JEL'NK FILLE POETE*
Saint-Point, 84 août 18^.
Quand, assise le soir au bord de ta fenêtre.
Devant un coin du ciel qui brille entre les toits.
L'aiguille matinale a fatigué tes doigts.
Et que ton front comprime une âme qui veut nattix?.
Ta main laisse échapper le lin brodé de fleurs
Qui doit parer le front d'heureuses fiancées,
Et, de peur de tacher ses teintes nuancées,
Tes beaux yeux retiennent leurs pleui's.
Sur les murs blancs et nus de ton modeste asile.
Pauvre enfant, d'un coup d'œil tout ton destin se lit :
Un crucifix de bois au-<lessus de ton lit,
In réséda jauni dans un vase d'argile.
Sous tes pieds délicats la terre en froids carreaux ,
kt, près du pain du jour (pie la balance pèse,
i. Ces ver» furent adressas à M"' Antoinette Quam*, jeune ouvrière dv Dij >n, qui avait cnoyé à Tautour plusieurs pièc«»s de vers, imprinives depuis qui ont vivement excitt* l'ctonnenicnt et Kadmiration du publiée.
Pour ton festin du soir le raisin ou la fraise Que partagent tes passereaux !
Tes mains sur tes genoux un moment se délassent: Puis tu vas f accouder sur le fer du balcon Où le pampre grimpant, le lierre au noir flocon, A tes cheveux épars, amoureux, s'entrelacent; Tu verses Peau de source à ton pâle rosier, Tu ^gazouilles son air à ton oiseau fld{*le Qui becqueté ta lèvre en palpitant de l'aile A travers les barreaux d'osier.
Tu contemples le ciel que le soir décoloré, Quelque dôme lointain de lumière écumant, Ou plus haut, seule au fond du vide firmament, L'étoile, comme toi, que Dieu seul voit éclore; L'odeur des champs en fleurs monte à ton haut séjour, Le vent fait ondoyer tes boucles sur ta tempe; La nuit ferme le ciel, tu rallumes ta lampe, Et le passé t'efface un jour!...
Cependant le bruit monte et la ville respire : L'heure sonne, appelant tout un monde au plaisir; Dans chaque son confus que ton cœur croit saisir, C'est le bonheur qui vibre ou l'amour qui respire. Les chars grondent en bas et font frissonner l'air; Comme des flols pressés dans le lit des tempêtes, lis passent emportant les heureux à leurs fêtes. Laissant sous la roue un éclair.
Ceux-là versent au seuil de la scène ravie Cette foule attirée au vent des passions, Et qui veut aspirer d'autres sensations Pour oublier le jour et pour doubler la vie ; Ceux-là rentrent des champs, sur de pliants aciers Berrant les maîtres las d'ombrage et de murmure.
Des fleiii's sur les coussins, des festons de verdiuv Enlacés aux crins des coursiere.
La musique du Iwl sort des salles sonores. Sous les pas des danseui*s Tair ébranlé frémit, Dans des milliei-s de voLi le chœur chante ou gémit. La ville aspire et rend le bruit par tous les poi*es. Le long des mui-s dans Tombre on entend i^etentir Des pas aussi nombreux que des gouttes de pluie. Pas indécis d'amant, où Tamante s'appuie El pèse pour le ralentir.
Le front dans tes deux mains, pensive, tu te penches : L'imagination te peint de verts coteaux Tout résonnants du bruit des forêts et des eaux. Où s'éteint un beau soir sur des chaumières blanches: Des sources aux flots bleus voilés de liserons ; Des prés où, quand le pied dans la grande herbe nage. Chaque pas aux genoux fait monter un nuage D'étamine et de moucherons;
Des vents sur les guérels, ces immenses coups d'aile^ Qui donnent aux épis leui*s sonoi-es frissons; L'aubépine neigeant sur les nids des buissons. Les verts étangs rasés du vol des hirondelles; Les vergei's allongeant leur gi*ande ombre du soir. Les foyei's des hameaux ravivant leui-s lumièivs. Les arbres morts couchés près du seuil des chaumières. Où les couples viennent s'asseoir;
Ces conversations à voix que l'amour brise.
Où le mot commencé s'arrête et se repent.
Où l'avide bonheur que le doute suspend
S'envole après l'aveu que lui ravit la brise;
Ces danses où, l'amant prenant l'amante au \ol.
Dans le ciel qui s'entr'ouvre elle croit fuir en rêve.
KliCUKILLEMENTS POÉTIQUES. 463
Entre le Iwnd léger qui du gazon l'enlève El son pied qui retombe au sol î
Sous la tente de soie ou dans ton nid de feuille Tu vois rentrer le soir, altéré de tes yeux , In jeune homme au front mâle, au regard studieux. Votre bonheur tardif dans Tombre se recueille : Ton épaule s'appuie à celle de Tépoux; Sous son front déridé ton front nu se renvei-se; Son œil luit dans ton œil, pendant que ton pied berce Un enfant blond sur tes genoux !
De tes yeux dessillés quand ce voile retombe, Tu sens ta joue humide et tes mains pleines d'eau; Les mure de ce réduit où flottait ce tableau Semblent se rapprocher pour voûter une tombe ; Ta lampe y jette à peine un reste de clarté. Sous tes beaux pieds d'enfant tes parures s'écoulent, Et tes cheveux épars et les ombres déroulent Leurs ténèbres sur ta beauté.
Cependant le temps fuit, la jeunesse s'écoule; Tes beaux yeux sont cernés d'un rayon de pâleur, Des roses sans soleil ton teint prend la couleur; Sur ton cœur amaigri ton visage se moule; Ta lè>re a replié le sourire; ta voix A perdu cette note où le bonheur tressaille ; Des airs lents et plaintifs mesurent maille à maille Le lin qui grandit sous tes doigts.
Eh quoi ! ces jours passés dans un labeur vulgaire
A gagner miette à miette un pain trempé de fiel,
Cet espace sans air, cet horizon sans ciel.
Ces amours s'envolant au son d'urt vil salaire.
Ces désirs refoulés dans un sein étouffant ,
Ces -baisers, de ton front chassés comme une mouche
iGi RECUEILLEMENTS POÉTIQUES.
Qui bourdonne Tété sur les coins de ta bouche. C'est donc là vivre, ô belle enfant!
Nul ne verra briller cette étoile nocturne î Nul n'entendi-a chanter ce muet rossignol! Nul ne respirera ces haleines du sol Que la fleur du déseii laisse mourir dans Turne ! Non, Dieu ne brise pas sous ses fruits immortels L'arbi*e dont le génie a fait courber la tige ; Ce qu*oublia le temps, ce que Thomme néglige, 11 le réserve à ses autels !
Ce qui meurt dans les airs, c'est le ciel qui l'aspire : Les anges amoui*eux recueillent flots à flots Cette vie écoulée en stériles sanglots; Leur aile emporte ailleurs ce que ta voix soupii*e De ces langueui^s de l'âme où gémit ton destin. De tes pleui*s sur ta joue, hélas I jamais cueillies. De ces espoirs trompés, et ces mélancolies. Qui pâlissent ion pur matin.
ils composent tes chants, mélodieux murmure Qui s'échappe du cœur par le cœur répondu , Comme l'arbre d'encens que le fer a fendu Verse en baume odorant le sang de sa blessuœ ! Aux accords du génie, à ces divins concerts. Ils mêlent étonnés ces pleurs de jeune fille Qui tombent de ses yeux et baignent son aiguille. Et tous les soupirs sont des vers I
Savent-ils seulement si le monde l'écoute?
Si l'indigence énerve un génie inconnu ?
Si le céleste encens au foyer contenu
Avec l'eau de ses yeux dans l'argile s'égoutte ?
Qu'importe aux voix du ciel l'humble écho d'ici-bas?
Les plus divins accords qui montent de la terre
Sont les ëlans muets de Tâme solitaire. Que le vent même n'entend pas.
Non, je n'ai jamais vu la pâle giroflée, Fleurissant au sommet de quelque vieille tour Que bat le vent du Nord ou Taile du vautour. Incliner sur le mur sa tige échevelëe; Non, je n*ai jamais vu la stérile beauté, PAlissant sous ses pleurs sa fleur décolorée. S'exhaler sans amour et mourir ignorée , Sans ci-oire à l'immortalité I
Passe donc tes doigts blancs sur tes yeux, jeune fille,
Et laisse évaporer ta vie avec tes chants !
Le souffle du Très-Haut sur chaque herbe des champs
Cueille la perle d'or où l'aurore scintille;
Toute vie est un flot de la mer de douleurs ;
Leur amertume un jour sera ton ambroisie :
Car l'urne de la gloire et de la poésie
Ne se remplit que de nos pleurs !