LE TOMBEAU DE DAVID A JÉRUSALEM
A M. DARGAUDi
0 harpe qui dors sur la t^te
Immense du poête-roi.
Veuve immortelle du prophète ,
Un jour encore éveille-toi!
Quoi ! dans cette innombrable foule
Des races dont le pied te foule,
Il n>st plus une seule main
Qui te remue et qui t'accorde,
Et qui puisse un jour sur ta corde
Faire éclater l'esprit humain ?
Es-tu comme le large glaive Dans les tombes de nos aïeux ,
I. M. Dargaud, jeune écriraiD du plus haut talent, vient de donner une ooa^f'llp traduction des Psaumes. Ces vers furent inspirés à M. de Lamartine par l'impression que fit sur lui la lecture de cette traduction , où le génie de la langue hébraïque et réclat des images orientales sont pour ainsi dire palpables i tnt^n tant de siéclps et une autre langue.
4Hr, . RECUEILLEMENTS POÉTIQUES.
Qu'aucun bras vivant ne soulève Et que Ton mesure des yeux?
Harpe colossale, es-tu comme Ces immenses ossements d'homme Que le soc entraîne avec lui, Grands débris d'une autre nature Qui, pour animer leur stature.
Voudraient dix âmes d'aujourd'hui?
Est-ce que l'haleine divine
Qui souffla mille ans sur ces bords
Ne soulève plus de poitrine
Assez mâle pour tes accords?
Cordes muettes de Solyme ,
Que faut-il pour qu'un Dieu ranime
Ces ferventes vibrations?
Viens sur mon sein , harpe royale :
Écoute si ce cœur égale
Tes larges palpitations.
N'y sens-tu pas battre cette âme Qui lutte avec des sens mortels.
Et qui jette au milieu du drame Des cris qui fendent les autels?
N'y sens-tu pas dans son cratère , Comme des laves sous la terre , Gronder les fibres de douleurs? N'entends-tu pas sous leurs racines.
Comme un Cédron sous ses ravines.
Filtrer le sourd torrent des pleurs?
Faut-il avoir dans son enfance.
Gardien d'onagre et de brebis , Brandi la fronde pour défense , Porté leurs toisons pour habits?
Faut-il avoir sur les collines , Errant du rocher aux épines.
Déchiré ses pieds au buisson?
La nuit, épiant solitaii*e Les soupii-s du cœur de la terre , Monté son âme à Tunisson ?
Faut-il d'une pieuse femme, A la mamelle de ta foi , Avoir bu ce saint lait de l'âme Où s'allume la soif de toi?
Faut-il, enfant des sacrifices, \voir transvasé les prémices Dans les corbeilles du saint lieu , Et retenu ce doux bruit d'ailes Que font les prières mortelles En s'abattant aux pieds de Dieu?
Faut-il avoir aimé son frère Jus(iu'à l'exil, jusqu'au trépas.
Et, persécuté par son père, \ersé son cœur sur Jonathas?
Coupable d'amours insensées.
Faut-il avoir dans ses pensées Retourné cent fois le remord , Meurtri ses membres sur sa couche.
Et, déjà vieux, collé sa bouche Aux pieds glacés de son fils mort ?
Sur l'abîme de ta justice , Où toute raison se confond, Comme du haut d'un précipice Faut-il avoir plongé sans fond ? Avec les ruisseaux de sa joue Faut-il avoir pétri la boue Dont fut formé l'insecte humain , Et serré des deux bras la terre, Comme le guerrier mort qui serre L'herbe sanglante avec sa main?
48« RECUEILLEMENTS POÉTIOl'ES.
Tout cela je Tai fait, ô funèbre génie Qui mesure à nos pleurs tes torrents d'harmonie ! Tout cela je Pai bu dans la coupe où je bois. Dans le sang de mon cœur, dans le lait de ma mère , Dans Targile où du sort l'eau n'est pas moins amère Que les larmes des yeux des rois !
Crois-tu qu'en vieillissant sur ce globe des larmes , Le mal ait émoussé la pointe de ses armes. Que le cœur du sujet soit d'un autre élément, Que la fibre royale ait une autre nature, Et que notre humble chair sèche sous la torture Sans rendre de gémissement?
Non ! de tous ces grands cris j'ai parcouru la gamme. De la plainte des sens jusqu'aux langueurs de Tâme; Chaque fibre de l'homme au cœur m'a palpité. Comme un clavier touché d'une main lourde et forte , Dont la corde d'airain se tord, brisée et morte.
Et que le doigt emporte
Avec le cri jeté !
Pourquoi donc sous mon souffle et sous mes doigts rebelles, 0 harpe, languis-tu comme un aiglon sans ailes? Tandis qu'un seul accord du barde d'Israël Fait après deux mille ans dans les chœurs de nos fêtes Ondoyer tout un peuple aux accents des prophètes.
Flamboyer les tempêtes.
Et se fendi-e le ciel?
RECDEILLEMRNTS POftTIOUKS. W9
Ah ! cVsl que la douleur et son brûlant délire
N'est pas le feu du temple et la clef de la lyre!
C'est que de tout foyer ton amour est le feu;
C'est qu'il t'aimait, Seigneur, sans mesure et sans doute.
Que son âme à tes pieds s'épanchait goutte k goutte.
Et qu'on ne sait, quand on l'écoute.
S'il parle à son égal ou s'il chante à son Dieu !
Jamais l'amour divin , qui soulève le monde Comme l'astre des nuits des mei-s soulève l'onde. Ne permit au limon où son image a lui De s'approcher plus près pour contempler sa face. Et de combler jamais d'une plus sainte audace
L'immensurable espace
De la poussière à lui !
Louanges, élans, prières.
Confidences familières.
Battements d'un cœur de feu:
Tout ce qu'amour à peine ose, Pieds qu'il presse et qu'il an*ose.
Front renversé qui repose Couché sur le sein de Dieu;
Soupire qui fendent les roches, CiOlères, tendres reproches Sur un ingrat abandon; Retours de l'âme égarée , Et qui revient altérée Baiser la main retirée. Sûre du di\in pardon;
Larmes que Dieu même essuie.
Ruisselant comme une pluie
i90 RECUEILLEMENTS POÉTIQUES.
Sur qui son courroux s'abat : * Bruyant assaut de pensées , Apostrophes plus pressées Que mille flèches lancées Par une armée au cx)ml)at;
Toutes les tendres images Des plus amoureux langages Trop tièdes pour tant d'ardeurs ; De toute chose animée Sur ses collines semée, La terre entière exprimée Pour faire un faisceau d'odeurs;
Le lis noyé de rosée, La perle des nuits posée Sur les roses de Serons ; L'ombre du jour sous la grotte , L'eau qui filtre et qui sanglote, La splendeur du ciel qui flotte Sur l'aile des moucherons;
L'oiseau que la flèche frappe , Qui vient becqueter la grappe Dans les vignes d'Engaddi ; La cigale infatigable, De l'homme émiettant la table.
Hymne vivant que le sable Darde au rayon du midi ;
Toutes les langueurs de l'âme:
Le cerf altéré qui brame Pour l'eau que le désert boit , L'agneau broutant les épines. Le chameau sur les collines.
Le lézard dans les ruines , Le passereau sur le toit ;
IIKCUEILLEMENTS POÉTIOUKS. 401
La mendiante hirondelle, Dont le vautour plume l'aile.
Brisée aux pieds de sa tour :
Sont la note tendre et triste De la harpe du Psalmiste, Par qui notre oreille assiste . V ces mystères d'amour.
Aussi tu le comblais de tes misèricoi'des: Ton nom, A Jéhova, sanctitiait ses cordes, Sa prière à ta droite arrachait don sur don. Il pouvait sVndormir dans d'impures mollesses : Tu poursuivais son cœur, au fond de ses faiblesses, De ton impatient pardon!
Fautes, langueurs, oubli, défaillances, blasphème. Adultères sanglants, trahisons, forfaits même. Ta grâce couvrait tout du flux de tes bontf^i; Et, comme TOcéan dévore son écume.
Son âme, engloutissant le mal qui la consume. Dévorait ses iniquités.
Quel crime n'eût lavé cette larme sonore Qui tomba sur la lyre et qui résonne encore? Tes pieds divins. Seigneur, en gardent la senteur: Tu défendis aux vents d'en sécher nos visages, Et tu dis aux vivants : « Roulez-la dans les âges! Humectez tous vos yeux , mouillez toutes vos pages Des larmes de mon seniteurî »»
Et la terre entendit l'ordre de Jéhova,
Et cette eau fut un fleuve où tout cœur se lava.
J*ai vu blanchir sur les collines Les brèches du temple ëcroul(^, Comme une aire d'aigle en ruines D'où Taigle au ciel s'est envol(* ; J'ai vu sa ville devenue Un blanc monceau de cendre nue Qui volait sous un vent de feu , Et le guide des caravanes Attacher le pied de ses Anes Sur les traces du pied de Dieu.
Le chameau, las, baissant la tête Pour s'abriter des deux brûlants.
Dans le royaume du Prophète N'avait que l'ombre de ses flancs :
Siloé qui le désaltère N'était qu'une sueur de terre Suant sa malédiction , Et TArabe, en sa main grossière Ramassant un peu de poussière.
Se disait : u C'est donc là Sion !... »
Des fondements de l'ancien temple
Un nouveau temple était sorti.
Que sous sa coupole plus ample
Un troisième avait englouti.
Trois dieux avaient vieilli; leur culte,
S'écroulant sur ce sol inculte.
S'était renouvelé trois fois,
Comme un tronc qui toujoui-s végète
Brise son écorce et projette
De jeunes rameaux du vieux bois.
Lo passereau, sous la muraille Dont le temps blanchit le granit.
Cherchait en \ain le brin de paille Pour iKitir seulement son nid :
On ne voyait que des colombes Voler sur les turbans des tombes, Et, se cachant sous ses débris, Quelques âmes contemplatives Sortir leui*s figures craintives Par les l'entes de leui*s abris.
Sous les pas celle 2>olitude N'avait que des bruits creux et sourds; Le désert avait Taltitude Qu'il aura le dernier des joui-s.
Traînant les pieds, l)aissant la tête.
Je cherchais ta tombe, ô prophète.
Sous les ronces de ton palais.
Et je ne voyais que trois pierres , Qu'un soleil dur à mes paupières Incendiait de ses reflets.
Tout à coup , au tocsin des heures Qui sonnent l'adoration , Sortit de ces mornes demeures Ta voix souterraine, ô Sion !
Des hommes de tous les visages, Des langues de tous les langages, Venus des quati*e vents du ciel.
Multipliant l'écho des psaumes , Convoquèrent tous les royaumes A la prière d'Israël.
Les tombes ouvrirent leur porte Aux accents du barde des rois, Le vent roula vers la mer Morte L'écho triomphant de sa voix;
i94 RECUEILLEMENTS POÉTIQUES,
Le palmier secoua sa poudre; Le ciel serein de foudre en foudre Jeta le nom dWdonaî :
L'aigle effrayé lâcha sa proie .
Et Ton vit palpiter de joie Deux ailes sur le Sinaî.
\ Il
Est-ce là mourir, ô pi-oplièteV Quoi ! pendant une éternité Sentir le souffle qu'on lui prête Respirer dans Fhumanité!
Quoi î donner le vent de son* àmr V toute chose qui s'enflamme î Être le feu de cet encans :
El, partout où le jour se couche, Vvoir son cri sur loute Iwuche, Son accent dans tous les accents!
Est-ce là mourir? Non! c'est vivn».
Plus vivant dans le verbe écrit;
Par chaque œil qui s'ouvre au saint livre.
C'est multiplier son esprit ;
C'est imprimer sa sainte trace
Sur chaque parcelle d'espace
Où peuvent prier deu\ genouv:
Et nous, l)ardes au vain déliœ.
Dont les doigts sèchent sur la hix».
Dites-moi, pouniuoi mourrons-nous?
\h ! c'est que ta haute pensée.
Pur vase de dilection.
RECUKILLEMENTS POÉTIQUKS. 49o
K'était qu'une langue élancde
D'un foyer d'inspiration :
C'est que l'amour sous son extase
Donnait aux parfums de ce vase
Leur sainte volatilité.
Et que, partout où Dieu se pose.
Il laisse à l'homme cjnelque chose
De sa propre immortalité!
A M. LE COMTE DE VlRlEi:
APRKS LA MORT D^tN AUI COHIIIN