‹ Œuvres de LamartineChapitre 117 sur 145 · TOUSSAINT · texte numérisé non relu

TOUSSAINT

Avancez, Mes enfants, mes amis, frères d'ignominie! Vous que hait la nature et que l'homme renie; A qui le lait d'un sein par les chaînes meurtri N'a fait qu'un cœur de fiel dans un corps amaigri ; Vous, semblables en tout à ce qui fait la bête; Reptiles, dont je suis et la main et la tête I Le moment est venu de piquer aux talons La race d'oppresseurs qui nous écrase... Allons! Ils s'avancent; ils vont, dans leur dédain superbe. Poser imprudemment leurs pieds blancs sur notre herbe : Le jour du jugement se lève entre eux et nous ! Entassez tous les maux qu'ils ont vei'sés sur vous : Les haines, les mépris, les hontes, les injures, La nudité, la faim, les sueurs, les tortures. Le fouet et le bambou marqués sur votre peau , Les aliments souillés, vils rebuts du troupeau; Vos enfants nus suçant des mamelles séchées; Aux mères, aux époux les vierges arrachées. Gomme , pour assouvir ses brutaux appétits.

Le tigre à la mamelle arrache les petits;

Vos membres, dévorés par d'immondes insectes,

Pourrissant au cachot sur des pailles infectes;

Sans épouse et sans fils vos vils accouplements,

Et le sol refusé même à vos ossements ,

Pour que le noir, partout proscrit et solitaire,

Fût sans frère au soleil et sans Dieu sur la terre !

Rappelez tous les noms dont ils vous ont flétris,

Titres d'abjection, de dégoût, de mépris;

Comptez-les, dites-les, et, dans notre mémoire.

De ces affronts des blancs faisons-nous notre gloire !

C'est Faiguillon saignant qui, planté dans la peau.

Fait contre le bouvier regimber le taureau;

Il détourne à la fin son front stupide et morne.

Et fi*appc le tyran au ventre avec sa corne.

Vous avez vu piler la poussière à canon

Avec le sel de pierre et le noir de charbon ;

Sur une pierre creuse on les pétrit ensemble;

On charge, on bourre, et feul le coup part, le sol tremble.

Avec ces vils rebuts de la terre et du feu.

On a pour se tuer le tonnerre de Dieu.

Eh bien ! bourrez vos caîui-s comme on fait celte poudre :

Vous êtes le charbon , le salpêtre et la poudre ;

Moi, je serai le feu ; les blancs seront le but!

De la terre et du ciel méprisable rebut ,

Montrez en éclatiint, race à la fin vengée.

De quelle explosion le temps vous a chargc'e !

(Il so peiu-he, et écoute un mDtnont à terre.)

Ils sont làî... là, tout près,... vos lâches oppresseurs! Du pauvre gibier noii* exécrables chasseurs. Vers le piège caché que ma main va leur tendre. Ils mont(»nt à pas sourds et pensent nous surprendre. Mais j'ai l'oreille fine, et, bien qu'ils parlent lias. Depuis le bord des mers j'entends monter leurs pas. Chutî... leui-s chevaux déjà boivent l'eau des cascades; Ils si'parent leur troupe en fortes embuscades, Ils montent un à un nos âpres escaliers :

Ils les redescendront, avant peu, par milliers. Que de temps pour monter le rocher sur la butte ! Pour le rouler en bas, combien? une minute !

Avez-vous peur des blancs? Vous, peur d'eux! et pourquoi?

J'en eus moi-même aussi peur : mais écoutez-moi...

Au temps où, m'enfuyant chez les marrons de Hle,

11 n'était pas pour moi d'assez obscur asile ,

Je me réfugiai pour m'endormir, un soir.

Dans le champ où la mort met le blanc près du noir.

Cimetière éloigné des cases du village.

Où la lune en tremblant glissait dans le feuillage.

Sous les rameaux d'un cèdre aux longs bras étendu,

A peine mon hamac était-il suspendu.

Qu'un grand tigre, aiguisant ses dents dont il nous broie.

De fosse en fosse errant , vint flairer une proie.

De sa griffe acérée ouvrant le lit des morts.

Deux cadavres humains m'apparurent dehors :

L'un était un esclave , et l'autre était un maître.

Mon oreille des deux l'entendit se repaître ,

Et quand il eut fini ce lugubre repas,

En se léchant la lèvre il sortit à longs pas.

Plus tremblant que la feuille et plus froid que le marbre.

Quand l'aurore blanchit, je descendis de l'arbre

Je voulus recouvrir d'un peu du sol pieux

Ces os de notre frère exhumés sous mes yeux.

Vains désirs, vains efforts I De l'un, l'autre squelette.

Le tigre avait laissé la charpente complète.

Et, rongeant les deux corps de la tête aux orteils.

En leur ôtant la peau les avait faits pareils.

Surmontant mon horreur : « Voyons, dis-je en moi*méme.

Où Dieu mit entre eux deux la limite suprême;

Par quel organe à part, par quel faisceau de nerfs,

La nature les flt semblables et divers;

D'où vient entre leur sort la distance si grande;

Pourquoi l'un obéit, pourquoi l'autre commande. »

A loisir je plongeai dans ce mystère humain. De la plante des pieds jnsqu'aux doigts de la main ; En vain je comparai membrane par membrane : C*étaient les mêmes jours perçant les murs du crâne. a Mêmes os, mêmes sens, tout -pareil, tout égal, Me disais-je; et le tigre en fait même régal. Et le ver du sépulcre et de la pourriture Avec même mépris en fait sa nourriture! Où donc la différence entre eux deux ?... Dans la peur. Le plus lâche des deux est Têtre inférieur. » Lâche? Sera-ce nous? Et craindrez-vous encore Celui qu'un ver dissèque et qu'un chacal dévore? Alors tendez les mains et marchez à genoux : Brutes et vermisseaux sont plus hommes que nous ! Ou si du cœur du blanc Dieu nous a fait les ûbres, Conquérez aujourd'hui le sol des hommes libres I L'arme est dans votre main, égalisez les sorts!

LES KOIRS, avec acclamations.

Liberté pour nos fils, et pour nous mille morts !

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