‹ Œuvres de LamartineChapitre 131 sur 145 · AU PRINCE ROYAL DE BAVIERE · texte numérisé non relu

AU PRINCE ROYAL DE BAVIERE

Mais \ous, enfants des rois que Tavenir regarde. Quand >ous voguez devant ces bords aux grands échos, La gloire du passé se rallume et vous darde Quelqu'un de ces rayons qui brûlent les héros.

\oilâ ce que leui^ pas ont laissé sur la route ! Tous ces rivages morts vivent de leur vertu ; Toi qui passes comme eux devant leur cendre, écoute La terre qui te dit : « Que me laisseras-tu? »

Quand Thomme obscur finit son court pèlerinage. Sous l'herbe du cercueil il dort impunément; Mais la terre de vous demande témoignage, Et la tomlH? d'un roi doit être un monument.

A M. DE MOXTHEROT

Ami! plus qu'un ami, frère de sang et d'àme. Dont l'humide regard me suivit sur la lame , A travere tant de flots jetés derrière moi , A travei's tant de ciel et d'air, je pense à toi; Je pense à ces loisirs que nous usions ensemble Au bord de nos ruisseaux sous le saule on le tremble: A nos pas suspendus, à nos doux entretiens. Qu'entremêlaient souvent ou tes vei-s ou les miens; Tes vers fils de l'éclair, tes vei's nés d'un sourire. Que lu n'arraches pas palpitants de ta lyre. Mais que de jour en jour ta négligente main Laisse, à tout vent d'esprit, tomber sur ton chemin. Comme ces perles d'eau que pleure chaque aurore , Dont toute la campagne au réveil se coloi'e; Qui formeraient un fleuve en se réunissant. Mais qui tombent sans bruit sur le pied du passant ; Dont le soleil du jour repompe l'humble pluie. Ou qu'aspire en parfums le vent qui les essuie î Autres temps, auti'es soins! à tout fruit sa saison. Avant que ma pensée eût l'ûge de raison. Quand j'étais l'humble enfant qui joue avec sa mèi-e. Qu'on charme ou qu'on effraye avec une chimère. J'imitais les enfants, mes égaux, dans leurs jeui; Je parlais leur langage et je faisais comme eux. J'allais, aux premiers mois où le bourgeon s'élève. Où l'écorce du bois semble suer la sève,

\ 01*8 le torrent qui coule au pied de mon hameau ,

Des saules inclinés couper le frais rameau.

RécImufTant de l'haleine une sève encor tendre.

Je détachais du hois Técorce sans la fendre;

Je ranimais d'un souffle, et hientôt sous mes doigts

In son plaintif et doux s'exhalait dans le hois :

Ce son, dont aucun art ne réglait la mesure.

N'était rien qu'un hruit vide, un vague et doux murmure,

Semhlahle aux voix de l'onde et des airs frémissants.

Dont on aime le bruit sans y chercher le sens:

Prélude d'un esprit éveillé de bonne heure.

Qui chante avant qu'il chante ou pleure avant qu'il pleure.

Mais ce n'est plus le temps: je touche à mon midi î

J'ai souffert, et dans moi mon esjyrit a grandi!

Ces fragiles roseaux, jouets de ma jeunesse,

Ne sauraient contenir le souffle qui m'oppresse :

II n'est point de langage ou de rhj thme mortel ,

Ou de clairon de guerre ou de harpe d'autel

Que ne brisât cent fois le souffle de mon âme:

Tout se rompt à son choc et tout fond â sa flamme î

Jl a pour exhaler ses accords éclatants

Aux verbes d'ici-bas renoncé drs longtemps.

Il ferait éclater leui's fragiles symboles!

II entre-choquerait des foudres de paroles.

Et les hommes diraient en secouant leurs fronts :

« Qu'il nous parle plus bas. Seigneur, ou nous mourrons ! »

II ne leur parle plus! il se parle â lui-même Dans la langue sans mots, dans le verbe suprême. Qu'aucune main de chair n'aura jamais écrit , Que l'âme parle â l'âme et l'esprit à l'esprit. Des langages humains perdant toute habitude. Seul il console ainsi sa sombre solitude ! Au de<lans de moi-même il gronde incessamment Comme une mer de bruit toujours en mouvement; Il fait battre à grands coups mes tempes dans ma tête

Avec le son perçant du vol de la tempête ;

Il retentit en moi comme un torrent de nuit

Dont chaque flot emporte et rapporte le bruit,

Comme le contre-coup des foudres de montagnes

Que mille échos tonnants répètent aux campagnes;

Comme la voix d'airain de ces lourds vents d'hiver

Qui tombent comme un poids du Liban sur la mer,

Ou comme ces grands chocs, quand sur un cap qui funip

Elle monte en colline et retombe en écume.

Voilà les seules voix , voilà les seuls accents

Qui peuvent aujourd'hui chanter ce que je sens I

N'attends donc plus de moi ces vers où la pensée ,

Comme d'un arc sonore avec grâce élancée,

Et sur deux mots pareils vibrant à l'unisson ,

Danse complaisamment aux cadences du son.

Ce froid écho des vers répugne à mon oreille;

Et si du temps passé le souvenir m'éveille.

Si du désert muet, du limpide Orient,

Mon visage vers vous se tourne en souriant ;

Si , pensant aux amis qui verront cette auroi'e.

Mon âme avec la leur veut se confondre encore ,

C'est par une autre voix que mon cœur attendri

Leur jette et leur demande un souvenir chéri.

La prière, accent fort, langue ailée et suprême,

Qui dans un seul soupir confond tout ce qui s'aime.

Rend visibles au cœur, rend présents devant Dieu

Mille êtres adorés dispersés en tout lieu ;

Fait entre eux, par les biens que la vertu nous vei-se.

Des plus chers dons du ciel l'invisible commerce :

Langage universel jusqu'au ciel répandu,

Qui s'élève plus haut pour mieux être entendu.

Inextinguible encens qui brûle et qui parfume

Celui qui le reroit et celui qui l'allume !

C'est ainsi que mon cœur se communique à loi : Tous les mots d'ici-bas sont néant devant moi ;

PENSÉES EN VOYAGE. r,(37

Kl si lu veux savoir pourquoi je les méprise. Suis ma voile qui s'enfle et qui fuit sous la brise, El viens sur celle scène où le monde a passé. Où le désert fleurit sur l'empire effacé, Sur les tombeaux des dieux, des héros et des sa^es, \ssisler à trois nuits et voir trois paysages!

Je venais de quitter la terre dont le bruit

Loin, bien loin sur les flots vous tourmente et \ous suit;

ilHiç Europe où tout croule, où tout craque, où tout lutte.

Où de quelques débris chaque heure attend la chute;

Où deux esprits divei's, dans d'éternels combats.

Se lancent temple et lois, trône et mœui-s en éclats,

El font, en nivelant le sol qui les dévore.

Place à l'esprit de Dieu qu'ils ne voient pas encoj*e î

Mon navire , poussé par l'invisible main ,

4;iissail en soulevant l'écume du chemin;

Douze fois le soleil, comme un Dieu qui se couche,

Vvail roulé sur lui l'horizon de sa couche

El s'était relevé bondissant dans les aii^s,

Comme un aigle de feu, de la crête des mei-s;

Mes mâts dorment, pliant l'aile sous les antennes.

Mon ancre moixl le sable , et je suis dans Athènes !

Il est l'heure où jadis cette ville de bruit.

Muette un peu de temps sous le doigt de la nuit,

S'éveillant tour à tour dans la gloire ou la honte,

Houlait ses flots vivants comme une mer qui monto;

Chaque vent les poussait à leui-s ambitions.

Les uns à la vertu, d'autres aux factions,

Périclès au Forum, Thémistocle aux rivages.

Aux armes les héros, au Portique les sages,

Aristide à l'exil et Socrate à la mort,

El le peuple au htisard et du crime au i-emord !

\u pied du Parthénon, qu'un homme au turlian ganle.

J'entends venir le jour, je marche et je regarde.

Du haut du Cythéron le rayon pari : le jour

1)0 cent chauves sommets va frapper le contour, il De leui-s flancs à leurs pieds, des champs aux mère d'Ulysse.

l Sans que rien le colore et rien le réfléchisse ,

I Ni cités éclatant de feux dans le lointain , Ni fumée ondoyante au souffle du matin,

|; M hameaux suspendus au penchant des montagnes,

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