‹ Œuvres de LamartineChapitre 19 sur 145 · LA SOURCE DANS LES BOIS D · texte numérisé non relu

LA SOURCE DANS LES BOIS D

Source limpide et murmurante.

Qui de la fente du rocher Jaillis en nappe transparente Sur rherbe que tu vas coucher ;

Le marbre arrondi de Carrare, Où tu bouillonnais autrefois.

Laisse fuir ton flot qui s'égare Sur rhumide tapis des bois.

Ton dauphin, verdi par le lien-e, Ne lance plus de ses naseaux, En jets ondoyants de lumière, L'orgueilleuse écume des eaux.

Tu n'as plus pour temple et pour ombi-e Que ces hêtres majestueux , Qui penchent leur tronc vaste et sombre Sur tes flots dépouillés comme eux.

La feuille que jaunit l'automne S'en détache et ride ton sein.

m HARMONIES POÉTIQUES

Et la mousse verte couronne Les bords usés de ton bassin.

Mais tu n'es pas lasse d'éclore :

Semblable à ces cœurs généreux Qui, méconnus, s'ouvrent encore Pour se répandre aux malheureux.

Penché sur ta coupe brisée, Je vois tes flots ensevelis Filtrer comme une humble rosée Sous les cailloux que tu polis.

J'entends ta goutte harmonieuse Tomber, tomber, et retentir Comme une voix mélodieuse Qu'entrecoupe un tendre soupir.

Les images de ma jeunesse S'élèvent avec cette voix ; Elles m'inondent de tristesse , Et je me souviens d'autrefois.

Dans combien de soucis et d'âges, 0 toi que j'entends murmurer, N'ai-je pas cherché tes rivages Ou pour jouir ou pour pleurer?

A combien de scènes passées Ton bruit rêveur s'est-il mêlé !

Que de fois mes tristes pensées Avec tes ondes ont coulé I

Oui, c'est moi que tu vis naguères.

Mes blonds cheveux livrés au vent.

Irriter tes vagues légères Faites pour la main d'un enfant.

C*est moi qui, couché sous les voûtes Que ces arbres courbent sur toi, Voyais, plus nombreux que tes gouttes.

Mes songes flotter devant moi.

L'horizon trompeur de cet âge Brillait, comme on voit, le matin, L*aurore dorer le nuage Qui doit robscurcir en chemin.

Plus tard, battu par la tempête, Déplorant Fabsence ou la mort, Que de fois j'appuyai ma tête Sur le rocher d'où ton flot sort!

Dans mes mains cachant mon visage.

Je te regardais sans te voir.

Et comme des gouttes d'orage , Mes larmes troublaient ton miroir.

Mon cœur, pour exhaler sa peine , Ne s'en fiait qu'à tes échos; Car tes sanglots, chère fontaine, Semblaient répondre à mes sanglots.

Et maintenant je viens encore.

Mené par l'instinct d'autrefois.

Écouter ta chute sonore Bruire à l'ombre des grands bois.

Mais les fugitives pensées

Me suivent plus tes flots errants.

Gomme ces feuilles dispersées

Que ton onde emporte aux ton-ents,

D'un monde qui les importune Elles reviennent à ta voix,

Aux rayons muets de la lune.

Se recueillir au fond des bois.

Oubliant le fleuve où Tentratne Ta course que rien ne suspend , Je remonte, de veine en veine.

Jusqu'à la main qui te répand.

Je te vois, fille des nuages, Flottant en vagues de vapeurs, Ruisseler avec les orages, Ou distiller au sein des fleurs.

Le roc altéré te dévore Dans Tabime où grondent tes eaux.

Où le gazon, par chaque pore.

Boit goutte à goutte tes cristaux.

Tu filtres, perle virginale.

Dans des creusets mystérieux, Jusqu'à ce que ton onde égale L'azur étincelant des cieux.

Tu parais! le désert s'anime; Une haleine sort de tes eaux; Le vieux chêne élargit sa cime Pour t'ombrager de ses rameaux.

Le jour flotte de feuille en feuille, L'oiseau chante sur ton chemin ; Et l'homme à genoux te recueille Dans l'or, ou le creux de sa main.

Et la feuille aux feuilles s'entasse, Et , fidèle au doigt qui t'a dit :

« Coule ici pour l'oiseau qui passe ! » Ton flot murmurant l'avertit.

Et moi, tu m^attends pour me dire :

« Vois ici la main do ton Dieu !

Ce prodige que l'ange admire De sa sagesse n'est qu'un jeu. »

Ton recueillement, ton murmure.

Semblent lui préparer mon cœur :

I/amour sacré de la nature Est le premier hymne à l'auteur.

A chaque plainte de ton onde, Je sens retentir avec toi h* ne sais quelle voix profonde Qui l'annonce et le chante en moi.

Mon cœur, grossi par mes pensées Comme tes flots dans ton bassin , Sent sur mes lèvres oppressées L'amour déborder de mon sein.

La prière brûlant d'éclore S'échappe en rapides accents , Et je lui dis : « Toi que j'adore.

Reçois ces larmes pour encens. »

\însi me revoit ton rivage Aujourd'hui, différent d'hier:

Le cygne change de plumage , La feuille tombe aviec l'hiver.

Bientôt tu me verras peut-être, Penchant sur toi mes cheveux blancs.

Cueillir un rameau de ton hêtre Pour appuyer mes pas tremblants.

\ssis sur un banc de ta mousse , Sentant mes jours près de tarir,

Instruit par ta pente si donce, Tes flots m^apprendront à mourir I

En les voyant fuir goutte à goutte Et disparaître flot à flot :

« Voilà, me dirai-je, la route Où mes jours les suivront bientôt. »

Combien m'en reste-il encore?

Qu'importe? Je vais où tu cours; Le soir pour nous toucbe à Taurore.

Coulez, 6 flots, coulez toujours!

Ma famille possédait dans les montagnes de la Bourgogne une terre d*ane Taste étendue, au milieu des bois. Cette terre s'appelle Monculot ou Ursy. Le château, d'architecture italienne, du grand goût de Venise, de Bologne ou de la Brenta, semble construit sur un dessin de Piranèse. Les fenêtres sont cintrées et décorées de balcons; le toit, orné de balustrades de pierre; les escaliers, dignes d*un palais; les appartements, immenses: quinze croisées hautes et larges les éclairent. On dirait d*ane grande abbaye reb&tie dans le \vm* siècle sur la place et sur les ruines de quelque ermitage au fond des forêts. Les jardins échancrés dans les bois n*ont pour enceinte que les rochers et les chênes sur lesquels ils ont été conquis. Quoique sur un site três-éicvé, sept grandes sources d*eau de roche les arrosent, et forment des bassins qui portent bateau, ou des rigoles murmurantes qui yont se perdre dans une gorge étroite, rapide, profonde, d*où elles tombent dans une Tallée d*Arcey. Cette valhH>, qui prend son nom d'une ancienne citadelle romaine élevée, dit-on , par César, est entièrement enserelie dans les bois.

Cette terre était échue en partage à Tabbé de Lamartine, frère de mon p*^re. Cet oncle était un second père pouc moi. Cétait le caractère le plus facile, le cœur le plus tendre, Tesprit le plus libre, rhumeur la plus tolérante que j*aîe jamais rencontrée dans un homme d*un âge déjà avancé. Il s*abais«ait jusqu'à mes douze ans ou à mes vingt ans, pour prendre part à mes joies d'enfant ou à mes confidences de jeune homme. Sa demeure était mon refuge dans K^ déboires, dans les tristesses ou dans les eiils de ma jeunesse.

Après les emprisonnements et les déportations de la Révolution, dont il avait eu sa large part sur les pontons de Rochefort, Tabbé de Lamartine s'était retin* dans cette solitude. Par honneur il avait souffert U persécutioii pour son état;

BAitt il o'avaii Micaiie vocfttioB pour le sacerdoce, f|a*on lui avait imposé. 11 ea avait dépouillé les fonctions et le costume. 11 «était fait cultivateur et »r.uiie au milieu de sea bois, de ses bûcherons, de ses laboureurs et de ses icrand» troupeaui de moutons. Il sentait qm le monde, dans lequel il avait été (*n cD^lt» et fort brillant à Paris dans sa Jeunesse, lui demanderait compte, «*it > rvnirait, de sa désertion de Tautel. 11 voulait éviter de répondre à des ^^^oos qui rembarraasaient. U avait fait son devoir de gentilhomme en wbMkaat !«> martyre de la déportation et les menaces d*échafaud sans apostasie. U »e foulait pas subir du monde les atteintes qu*eût appelées la contradiction ^ (uSk eutrp son caractère sacré et sa vie affranchie des exigences du sacer- 0 <^, Il »V'-tait condamné à un emprisonnement volontaire et solitaire dans ce 'iuuan. toe belle bibliothèque était sa seule distraction. Tous les ans Je ««-aaift, h mes retoun de Paris ou de voyages, me retirer pour quelques mois "a^x lui. CVfaài -nt «es beaux joun et mes Jours de paix. Un cheval m^attendait A I •<'urie, des chiens de chasse au chenil, un fusil au râtelier, des livres au %ii<*a, de douces intimités à table, des conseils tendres et indulgents, des < «ri^»lation^ paternelles, des conversations amusantes le soir, après souper, au •* iu du ennd feu, qui ne s^éteignait pas un seul Jour de Tannée dans ce climat SQ {>ni âpre. Cétait mon recueillement triste, mais délicieux, dans les lassit -»W de U Jeunesse.

t 9*- d**^ v>urres du Jardin, la plus éloignée du château, s*appelait la source 4a Ftr^rd ifoyanl veut dire hêtre). Ce nom lui venait d*un hêtre colossal ;>aat^ «aiit doute par le hasard sur la pente rapide d'une colline de roches l'.u..^'v C«>t arbre, qui existe encore, devait compter déjà sa vie par siècles. U r^ai.dait la nuit sur un demi-orpent. A ses pieds, une grotte naturelle .tt^KAit «oir une eau dormante au fond d*un bassin. Cette eau, filtrant à travers ^ r^^-aillo, allait se dégorger à quelques pas de là par la bouche d*un dauphin c ;*i»Tre noire, qui la vomissait à gros bouillons. Elle tombait do bassin en bB.<MAii jusque dans un petit étang qui portait bateau. Deux bancs de pierre t>rs.% d*> mousse éuient placés à quelque distance, en vue du dauphin. Des L.'X'^ fure«tiers de toute espèce s*élevaient, autrefois alignés, aujourd'hui libres c >jrk ram« -aux, au-dessus des cascades. C'était ma retraite la plus habituelle i j ai.li* u des jours, en été. J'y portais des livres. Je lisais au murmure de la ^•.rr« rteroelle et au sifflement des merles accoutumés à moi qui venaient (•vr>. au bord du bassin. Quelquefois, fatigué de lire. Je descendais vers '• '^ûz, je dt-tachais le bateau de sa chaîne. Je me couchais au fond sur un

t^'^io de jonr^ et je le laissais dériver au gré du vent, la tête renversée en a.*r> TV, m- voyant plus que le del et les pointes des peupliers qui entrecou- ■*«.•' 3t k firmameot.

f.9 !«^, mon oncle mourut, sans avoir quitté son désert. Il me le légua par « 7 v-komeot. Je revins d'Italie pour en prendre possession. J'étais seul; il y fc ^t |lu<iicura années que Je n'étais rentré dans cette demeure, douce et ' j^r^ a oi'yu eufanre. Elle était attristée par l'absence, mais aussi vivifiée enr^ -r poj- rimage et par le souvenir de cet homme de paix. Je me hâtai de par- - ^ r VMc% les sentiers *et toutes les eaux de ces Jardins, où J'espérais me fixor • 3 «a tour, après les années de labeur et d'agitation. En rentrant le soir de »-* .ui^e», je passai sous le grand hêtre; J'cutuodis la source qui semblait à

la fois plearer et se réjouir dans ses gazouillements. Ty descendis, J*y trempai mes lèvres ; je ro*a6si8 sur le banc, j*y vis revenir les générations nouvelles des merles qui me connaissaient jadis. Ces vers me montèrent tout à coup du cœur, comme cette eau fraîche montait du rocher. Je rentrai au château pour les écrire.

Maintenant le hêtre et la source, que j*ai vendus en 4830 pour racheter le toit de ma mère, plus cher encore, à Milly, donnent la même ombre, les mêmes murmures, les mêmes voluptés à une autre famille. Qu'elle y retrouve à jamais les impressions et les souvenirs que j'en ai reçus!

Et maintenant une autre révolution dans mon existence me force à transplanter plus douloureusement ma vie et mon foyer. Que les bénédictions dont j'ai joui sous ces toits, que j'abandonne à d'autres, restent sur ces murs, et se perpétuent pour ceux qui les habiteront à leur tour !

vu

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