‹ Œuvres de LamartineChapitre 20 sur 145 · IMPRESSIONS DU MATIN ET DU SOIR · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS DU MATIN ET DU SOIR

HTVNE.

L'orient jaillit comme un fleuve;

La lumière coule à long flot, La terre lui sourit et le ciel s*en abreuve, Et de ces cieux vieillis Taube sort aussi neuve Que Taurore du jour qui sortit du Très- Haut.

Sileil, voile de feu dont ton maître se couvre, Quand tu reviens frapper les voûtes de la nuit, Le firmament ré>onne et Tespace s'entr'ouvre, El Jéhovah se montre à Tombre qui te fuit.

La terre, épanouie au rayon qui la dore, Vasre plus mollement dans l'élastique éther, Comme un léger nuage enlevé par l'aurore Plane avec majesté sur les vagues de l'air.

Lps dômes des forêts, que les brises agitent, Bercent le frais, et l'ombre, et les cbœurs des oiseaux ; Et le souille plus pur des ondes qui palpitent Parfume en s'exhalant le lit voilé des eaux.

4tO HARMONIES POÉTIQUES

Et des pleurs de la nuit le sillon boit la pluie, Et les lèvres des fleurs distillent leur encens. Et d'un sein plus léger Thomme aspire la vie. Et Tesprit plus divin se dégage des sens.

Et tandis que le vice, amoureux des ténèbres. Ferme les yeux au jour et regrette la nuit. Et que l'impur serpent presse ses nœuds funèbres Pour échapper plus vite au rayon qui le suit,

Celui qui sait d'où vient l'aurore qui se lève Ouvre ses yeux noyés d'allégresse et d'amour; 11 reprend son fardeau que la vertu soulève. S'élance, et dit : « Marchons à la clarté du jour! »

Mais déjà les rayons remontent des vallées. Et le chant des pasteurs, plus plaintif et plus lent. Comme la triste voix des heures écoulées. Comme le vent qui meurt sur les cimes voilées. Semble pleurer en s'exhalant:

L'œil, aux flancs des coteaux poursuivant la lumière.

Sent le jour défaillir sous sa morne paupière ;

Les brises du matin se posent pour dormir;

Le rivage se tait, la voile tombe vide,

La mer roule à ses bords la nuit dans chaque ride,

Et tout ce qui chantait semble à présent gémir.

Et les songes menteurs, et les vaines pensées.

Que du front des mortels la lumière a chassées «

Et que la nuit couvait sous ses ailes glacées,

Descendent avec elle et voilent l'horizon ;

L'illusion se glisse en notre âme amollie.

Et l'air, plein de silence et de mélancolie ,

Des pavots du sommeil enivre la raison.

Et l'oiseau de la nuit sort des antres funèbres.

Ouvre avec volupté ses yeux lourds aux ténèbres,

(lémit, et croit chanter, dans l'ombre où son œil luit;

ET RELIGIEUSES. \t\

Ft rhomme, dont les pas et le cœur aiment Tombre, Dil, en portant les yeux au firmament plus sombre: «• Sortons, Dieu s*est caché; sortons, voici la nuit! »

Kt la foule ressemble, en son bruyant délire,

A ces aveugles passagers Qui prolongent leur veille aux accoi'ds de la lyre, ¥A dansent sur le pont pendant que le navire \u* Tombre et de la vague affronte les dangers.

Hin> nous, enlants du jour qui croyons aux étoiles, Nous qui savons recueil sous l'écume caché, lui hasards de ces nuits ne livrons pas nos voiles : Nur le phare immortel veillons Tœil attaché. Raxs^mblons-nous , prions pendant que le jour tombe ! Tmignons, craignons la nuit, image de la tombe; fii«'u seul tient la lumière et Tombre dans sa main. Oui sait si, dans le vide où son vieux disque nage, le soleil de nos bords reprendra le chemin ? Priouî»! le jour au jour ne donne point de gage, Kt l#> dernier rayon, en sortant du nuage, \#» nous a pas juré de remonter demain.

Kn Dieu seul, ô mortels, fermons donc nos paupièi*es! FJ. du jour à la nuit remettant Tencensoir, Endormons-nous dans nos prières, r.<>mme le jour s'endort dans les parfums du soir.

Miaque heure a son tribut, son encens, son hommage, OuVIle apporte en mourant aux pieds de Jéhovah; C> n'pst qu'un même sens dans un divei-s langage : Le matin et le soir lui disent ': à Hosannah ! »

la nature a deux chants, de bonheur, de tristesse, ^ïuVIle rend tour à tour, ainsi que notre cœur-, IN» Tune à l'autre note elle passe sans cesse : Homme, Tune est ta joie, et l'autre ta douleur!

Mi HARMONIES POÉTIQUES

Souvent, dans cette nuit qu'un éclair entrecoupe ,

De la félicité tu me tendis la coupe ,

Et, quand elle écumait sous mes désirs ardents,

Ta main me la brisait pleine contre les dents ,

Et tu me déchirais, dans tes cruels caprices,

La lèvre aux bords sanglants du vase des délices !

Et maintenant, triomphe! Il n'est pas dans mon cœur

Une fibre qui n'ait résonné sa douleur ;

Pas un cheveu blanchi de ma tête penchée

Qui n'ait été broyé comme une herbe fauchée;

Pas un amour en moi qui n'ait été frappé,

Un espoir, un désir, qui n'ait péri trompé !

Et je cherche une place en mon cœur qui te craigne ;

Mais je ne trouve plus en lui rien qui ne saigne !

Et cependant j'hésite , et mon cœur suspendu

Flotte encore incertain sur le nom qui t'est dû !

Ma bouche te maudit; mais, n'osant te maudire.

Mon âme en gémissant te respecte et t'admire 1

Tu fais l'homme, ô Douleurl oui, l'homme tout entier.

Gomme le creuset l'or, et la flamme l'acier;

Comme le grès, noirci des débris qu'il enlève,

En déchirant le fer fait un tranchant au glaive.

Qui ne te connut point ne sait rien d'ici-bas;

Il fouie mollement la terre , il n'y vit pas ;

Comme sur un nuage il flotte sur la vie ;

Rien n'y marque pour lui la route en vain suivie ;

La sueur de son front n'y mouille pas sa main ,

Son pied n'y heurte pas les cailloux du chemin ;

11 n'y sait pas, à l'heure où faiblissent ses armes,

Retremper ses vertus aux flots brûlants des larmes.

Il n'y sait point combattre avec son propre cœur

Ce combat douloureux dont gémit le vainqueur.

Élever vers le ciel un cri qui le supplie ,

S'affermir par l'effort sur son genou qui plie ,

Et dans ses désespoirs, dont Dieu seul est témoin.

S'appuyer sur l'obstacle et s'élancer plus loin !

Poar moi , je ne sais pas à quoi tu me prépares ,

Mais tes mains de leçons ne me sont point avares ;

Tu me traites sans doute en favori des cieux,

Car ta n'épargnes pas les larmes à mes yeux.

Eh bien, je les reçois comme tu les envoies :

Tes maux seront mes biens, et tes soupirs mes joies.

Je sens qu'il est en toi, sans avoir combattu,

l ne vertu divine au lieu de ma vertu ;

Que tu n'es pas la mort de Tâme, mais sa vie;

Que ton bras, en frappant, guérit et vivifie.

Toi donc, que ma souffrance a souvent accusé,

Toi, devant qui ce cœur s'est tant de fois brisé.

Rerois, Dieu trois fois saint, cet encens dont tout fume!

Oui, c'est le seul bûcher que la terre t'allume.

C'est le charbon divin dont tu brûles nos sens.

Quand l'autel est souillé, la douleur est l'encens!

La hommes doués d*une sensibilité excessive jouissent plus et souffrent p'':« que V>s natures moyennes et modérées. J*ai participé à ces excès d*impn-vK>n5 dans la mesure de mon organisation. Ceux qui sentent plus expriment (4 m auo%i : ils sont éloquents ou poètes. Leurs or^nes paraissent faits d*un ar^ piu^ fragile, mais plus sonore que le reste de Targile humaine. Les *■ 'jp% qu«* la douleur y frappe y résonnent et y prolongent leur vibration dans Panir d«n autn*s. La vie du vulgaire est un rague el sourd murmure du cœur; la Tir deA hommes sensibles est un cri; U vie du poète est un chant.

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