‹ Œuvres de LamartineChapitre 35 sur 145 · ENCORE UN HYMNE · texte numérisé non relu

ENCORE UN HYMNE

Encore un hymne, 6 ma lyre!

Un hymne pour le Seigneur, In hymne dans mon délire, Un hymne dans mon bonheur !

Oh î qui me pn'tera le regard de l'aurore,

Les ailes de Toiseau, le vol de Taquilon?

Pouniuoi? — Pour te trouver, toi que mon âme adore,

Toi qui n*as ni séjour, ni symbole , ni nom !

Qu'ils sont heureux , les sons qui partent de ma lyre I

D'un ¥ol mélodieux ils s'élèvent vers toi;

lU rçmoDtent d'eux-méme au Dieu qui les inspire :

Et moi. Seigneur, et moi, Je reste où je languis, je reste où je soupire I

Encore un hymne, ô ma lyre !

Un hymne pour le Seigneur, Un hymne dans mon délire.

Un hymne dans mon bonheur!

Esprits qui balancez les astres sur nos têtes , Vous qui vivez de feu comme nous vivons d'air; Anges qui respirez le tonnerre et Téclair, Soleils, foudres, rayons, cieux étoiles, tempêtes.

Parlez : est-il où vous êtes?

Dans tes abîmes, ô mer?

J'étais né pour briller où vous brillez vous-même. Pour respirer là-haut ce que vous respirez , Pour m'enivrer du jour dont vous vous enivrez , Pour voir et réfléchir cette beauté suprême . Dont les yeux ici-bas sont en vain altérés !

Mon âme a Tœil de l'aigle, et mes fortes pensées. Au but de leui's désirs volant comme des traits. Chaque fois que mon sein respire, plus pressées

Que les colombes des forêts.

Montent, montent, toujours par d'autres remplacées.

Et ne redescendent jamais.

Les reverrai-je un jour? Mon Dieu, reviendront-elles. Ainsi que le ramier qui traversa les flots , M'apporler un rameau des palmes immortelles , Et me dire : « Là-haut est un nid pour nos ailes.

Une terre, un lieu de repos? »

Encore un hymne, 6 ma lyre!

Un hymne pour le Seigneur, Un hymne dans mon délire.

Un hymne dans mon bonheur !

Mon âme est un torrent qui descend des montagnes. Et qui roule sans fin ses vagues sans repos

A travers les vallons, les plaines, les campagnes,

Où leur pente entraîne ses flots.

11 fuit quand le jour meurt , il fuit quand naît Taurore ; La nuit revient, il fuit; le jour il fuit encore. Rû»n ne peut ni tarir ni suspendre son cours , Jusqu'à ce qu'à la mer, où ses ondes sont iiées, Il rende en murmurant ses vagues déchaînées , Et se repose enfin en elle et pour toujours I

Mon âme est un vent de Taurore

Qui s'élève avec le matin ,

Qui brûle , renverse , dévore

Tout ce qu'il trouve en son chemin.

Rien n'entrave son vol rapide :

Il lait trembler la tour comme la feuille aride, Et le màt du vaisseau comme un roseau pliant; Il roule en plis de feu le tonnerre et la nue. Et, quand il a passé, laisse la terre nue

Comme la main du mendiant; Jusqu'à ce qu'épuisé de sa fuite éternelle. Et comme un doux ramier de sa course lassé, 11 vienne fermer son aile Dans la main qui l'a lancé.

Toi qui donnes sa pente au torrent des collines. Toi qui prêtes son aile au vent pour s'exhaler. Où donc es-tu, Seigneur? Parle : où faut-il aller?

N'est-il pas des ailes divines.

Pour que mon àîne aussi puisse enfin s'envoler?

Encore un hymne, 6 ma lyre!

Un hymne pour le Seigneur, Un hymne dans mon délire.

Un hymne dans mon bonheur I

Je voudrais être la poussière Que le vent dérobe au sillon,

La feuille que Tautomne enlève en tourbillon ,

L'atome flottant de lumière Qui remonte le soir aux bords de Thorizon ,

Le premier reflet de l'aurore,

Le son lointain qui s'évapore,

L'éclair, le regard , le rayon , L'étoile qui se perd dans ce ciel diaphane.

Ou l'aigle qui va le braver, Tout ce qui monte enfin , ou vole , ou flotte , ou plane , Pour me perdre. Seigneur, me perdre, ou te trouver!

Encore un hymne, ô ma lyi'e!

Encore un hymne au Seigneur, Un hymne dans mon délire.

Un hymne dans mon bonheur!

Écrite à Florence en 1828. A Theure où la chancellerie de Tambassade se fermait, après les dépèches écrites, je montais à cheval sur le quai de TArno; je sortais de la ville par une de ces belles portes antiques qui conduisent aui campagnes voisines; j'errais seul entre les haies de figuiers, d'oliviers, de cyprès, qui revêtent ces collines d'une draperie un peu pâle, mais douce aux yeux, et j'écoutais en moi les inspirations fugitives, mais presque toujours pieuses, qui me montaient de cette terre au cœur. Le soleil couché, je rentrais par les longues rues sombres, pavées de dalles retentissantes et tout embaumées par l'odeur de résine qui s'exhale des charpentes des maisons et des palais de Florence, faites de bois de cyprès. J'écrivais alors, de temps en temps, quelques-unes des inspirations qui m'étaient restées dans la mémoire; puis j'allais au théâtre assoupir mon &me et laisser ravir mes sens aux sons de la poésie de Rossini, ce cantique saûs paroles, dont une seule note vaut tous nos vers.

J'avais connu Rossini en 1820, à Naples, pendant la révolution, chez la jeune duchesse d'Albe. Il était alors pauvre et obscur, deviné plutôt que célèbre pu* quelques âmes pressentantes qui avaient entendu ses premières mélodies à San-Carlo. J'étais du nombre, mais je ne connaissais de lui que son nom.

Un soir, en entrant dans le salon plein de foule de la duchesse d'Albe, un beau jeune homme au visage mâle, à Toeil mélancolique, mais ferme comme celui d'un homme qui a la conscience que sa tristesse est un génie, s^avança vers moi sans être présenté. H me tendit une main fraternelle avec un geste à

U U\s hardi et bienveillant; puis, d'une toîx sonore, concentrée, tragique, mais tr»^ un arr<»nt légèrement transalpin, il me récita quelques strophes de la méil uti^ intitu1»-e le Désespoir, qui venait de paraître à Paris, et qui finit ainsi :

Jusqu'à ce quo la mort, oavrant son aile immense, Bngloatisse à jamais dans rétemel silence L'éternelle douleur!

Pii« il V nomma.

!*■ fii<% bien fier dVntendre mes propres accents dans la bouche de celui qui r-xpli^sdjt dos siens mon oreille et l'oreille de l'Europe. Nous causâmes; il me •'.nul qiic s^ sublimes ouvrages, payés seulement d^enthousiasme sur les ::-^tn^ d'Iulie, laissaient sa mère et lui dans un état de fortune insuffisant **. pr»<aire. Je l'ensageai à aller à Paris et à Londres, centres du monde artist'^K, d'où sa renommée retentirait bien mieux que de Textrémité de Tltalie. ¥LlKiir»Mj«a»ni<*nt il m'écouta. Je me reprocherai toujours ce conseil : c'était . '-njn^r à sarrifier aux barbares. II y trouva la fortune, il y popularisa son ^-ni^: iTiais il alu^ra peut-être ce génie par la nécessité de complaire au goût N-n plus dramatique que musical de la France. Les vagues de la mer de Vi;»'»^. l»*s bri«<»s des pins suf les collines de Rome, les pêcheurs de Sorrente

j d^ (;a»'-i*», les jeunes filles des îles et les bergers des montagnes baignées du ». "m: à*" la M'''dit»?rranée, chantent bien autrement que les vagues de la Seine, '.* b»»u^s de Paris, les pluies de Londres. Cétait enlever l'arbre à son sol, l'in- V tf au vileil de son bourdonnement, le génie loca! à son inspirat|,on naturelle •< <- •ntinuf». Ce conseil a coûté , Je n'en doute pas, de bien suaves mélodies au ■ "-!♦- d**^ sons.

R'*'*^ini , comme le rossignol, a cessé de chanter dans son été ; il s'est retiré 'iA''« sa fore** vt dans sa gloire; il a toujours monté, et n'a pas voulu des- " "ir*- : mais qui sait combien il avait encore à monter? Il y a de la sagesse, r.A.'^ il y a aussi de la recherche dans ce repos prématuré. L'instrument de U- j "1 «il n'-^mnor jusqu'à ce qu'il se brise; ce n'est pas à lui de dire : « Cest >^z.* • c*M au 3tfaitre divin.

^ nt* nant Ros^ini vit heureux, riche et indifférent , à Bologne; et moi j'es- •.; «-n*- >r*» Ii*s ondt'n.'s, les orages et les poussières du chemin de la vici S'il lit .':^:<^ c*^ Ii::n«'s, qu'il donne un souvenir au jeune étranger du salon de la '■- -"^'w d'AlU», comme j'envoie un perpétuel hommage au plus délicieux : *Ji- du temps.

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