‹ Œuvres de LamartineChapitre 70 sur 145 · MON AME EST TRISTE JUSQU'A LA MOUT · texte numérisé non relu

MON AME EST TRISTE JUSQU'A LA MOUT

\ji nuit roule en silence, autour de nos demeures.

Sur h»s vagues du ciel la plus noire des heures;

Nul nijoii sur mes yeux ne pleut du firmament.

Et la brise n'a plus m^me un gc^missement,

liK* plainte qui dise à mon Ame aussi sombre :

• Qu(»l<iue chose avec toi meurt et se plaint dans Tombre I »

h uVntends au dehoi-s que le lugubre bruit

Du Iwlancier qui dit : « Le temps marche et te fuit! »

\ii dedans, que le pouls, balancier de la ^ie,

Dnnl les coups in(*gaux, dans ma tempe engonnlie,

^annoncent sourdement que le doigt de la mort

!>♦• la machine humaine a presse' le ressort.

Kl que, semblable au char qu'un coursier précipite,

</♦'^t pour mieux se briser qu'il s'élance plus vite.

Kt ^^*^t donc là le ternie ! Ah ! s'il faut une fois ^ Que chaque homme à son tour élève enfin la \oix , 11. 20

C'est alors, c'est avant qu'une terre glacée

Engloutisse avec lui sa dernière pensée;

C'est à cette heure même où, près de s'exhaler.

Toute âme a son secret qu'elle veut révéler,

Son mot à dire au monde, à la mort, à la vie.

Avant que, pour jamais éteinte, évanouie,

Elle en ait disparu, comme un feu de la nuit

Qui ne laisse après soi ni lumière, ni bruit I

Que laissons-nous, ô vie, hélas! quand tu t'envoles?

Rien, que ce léger bruit des dernières paroles,

Court écho de nos pas , pareil au bruit plaintif

Que fait en palpitant la voile de l'esquif.

Au murmure d'une eau courante et fugitive

Qui gémit sur sa pente et se plaint à sa rive.

Ah I donnons-nous du moins ce charme consolant

D'entendre murmurer ce souffle en l'exhalant !

Parlons, puisqu'un vain son que suit un long silence

Est le seul monument de toute une existence,

La pierre qui constate une vie ici-bas;

Comme ces marbres noirs qu'on élève au trépas

Dans ces champs, du cercueil solitaire domaine.

Qui marquent d'une date une poussière humaine.

Et disent à notre œil , de néant convaincu :

(( Un homme a passé là ! cette argile a vécu ! n

Paroles , faible écho qui trompez le génie I*

Enfantement sans fruit ! douloureuse agonie

De l'àme consumée en efforts impuissants,

Qui veut se reproduire au moins dans ses accents.

Et qui, lorsqu'elle croit contempler son image.

Vous voit évanouir en fumée , en nuage :

Ah ! du moins aujourd'hui servez mieux ma douleur !

Condensez-vous, ainsi que l'ardente vapeur

Qui , s'élevant le soir des sommets de la terre ,

Se condense en nuée et jaillit en tonnerre I

Comme l'eau des torrents, parole, amasse-toi.

ET RELIGIEUSES. :i07

AfiD de révc^ler ce qui s'agite en moi;

Pour dire à cet abîme appelé vie ou tombe,

\ la nuit d'où je sors, à celle où je retombe,

\ ce je ne sais quoi qui m'envie un instant;

Pour lui dire à mon tour, sans savoir s'il m'entend :

• Et moi je passe aussi parmi l'immense foule

DVlres créés, détruits, qui devant toi s*écoule!

J*ai \u, pensé, senti, souffert; et je m'en vais,

Kl)l(»ui d'un éclair qui s'éteint pour jamais.

Et saluant d'un cri d'horreur ou d'espérance

La rive que je quitte et celle où je m'élance.

Comme un homme jugé, condamné sans retour

\ se précipiter du sommet d'une tour,

\\i moment formidable où son pied perd la cime,

D*un cri de désespoir remplit du moins l'abîme ! »

J'ai vécu : c'est-à-dire, à moi-même inconnu,

Ma mère en gémissant m'a jet^ faible et nu ;

J^ai compté dans le ciel le coucher et l'aurore

D'un astre qui descend pour remonter encore,

Et dont l'homme, qui s'use à les compter en vain,

\ltpnd, toujours trompé, toujours un lendemain.

Mon âme a, quelques jours, animé de sa vie

I n peu de cette fange à ces sillons ravie,

Qui répugnait à vivre et tendait à la mort,

FaJNait pour se dissoudre un éternel effort.

Et que par la douleur je retenais à peine :

La douleur! nœud fatal, my^érieuse chaîne

Qui dans l'homme étonné réunit pour un jour

l>«'ux natures luttant dans un contraire amour.

Et dont chacune à part serait digne d'envie.

L'une dans son néant et l'autre dans sa vie ,

si la vie et la mort ne sont pas même, hélas I

l)«Mix mots créés par l'homme et que Dieu n'entend pas!

Maintenant, ce lien que chacun d'eux accuse.

Prêt à se rompre enfin sous la douleur qui l'use.

Laisse s'évanouir comme un rêve lëger L'inexplicable tout qui veut se partager. Je ne tenterai pas d'en renouer la trame : J'abandonne à leur chance et mes sens et mon âme : Qu'ils aillent où Dieu sait, chacun de leur côté! Adieu, monde fuyant! Nature, humanité.

Vaine forme de l'être, ombre d'un météore , Nous nous connaissons trop pour nous tromper encore î

Oui, je te connais trop, ô vie! et j'ai goûté

Tous tes flots d'amertume et de félicité ,

Depuis les doux flocons de la brillante écume

Qui nage aux bords dorés de ta coupe qui fume.

Quand l'enfant enivré lui sourit et croit voir

Vue immortalité dans l'aurore et le soir,

Ou qu'en brisant les bords contre sa dent avide.

Le jeune homme d'un trait la savoure et la vide.

Jusqu'à la lie épaisse et fade que le temps

Dépose au fond du vase et mêle aux flots l'estants ,

Quand de sa main tremblante un vieillard la soulève ,

El par seule habitude en répugnant l'achève.

Tu n'es qu'un faux sentier qui retourne à la mort,

Ln fleuve qui se perd au sable dont il sort.

Une dérision d'un être habile à nuire,

Qui s'amuse sans but à créer pour détruire ,

Et qui de nous tromper se fait un divin jeu !

Ou plutôt n'es-tu pas une échelle de feu

Dont l'échelon brûlant s'attache au pied qui monte.

Et qu'il faut cependant que tout mortel affronte ?

Que tu sais bien dorer ton magique lointain ! Qu'il est beau, l'horizon de ton riant matin. Quand le premier amour et la fraîche espérance Nous entr'ouvrent l'espace où notre âme s'élance. N'emportant avec soi qu'innocence et beauté,

Et que d'un seul objet notre cœur enchanté

hil comme Roméo : « Non, ce n'est pas Taurorel

limons toujours : Toiseau ne chante pas encore ! »

Tout le bonheur de Thomme est dans ce seul instant;

b? sentier de nos jours n'est vert qu'en le montant.

1)0 cp point de la vie où Ton en sent le terme,

On \oit s'évanouir tout ce qu'elle renferme;

LN^spérance reprend son vol vei-s l'orient;

Oii ti-ouve au fond de tout le vide et le néant;

\\ant d*avoir goûté, l'âme se rassasie;

Jubiiue dans cet amour qui peut créer la vie,

On entend une voix : « Vous créez pour mourir! »

El le baiser de feu sent un fri.sson courir.

Quand le bonheur n'a plus ni lointain ni mystère,

Ouaud le nuage d'oi- lai;>se à nu celte terre,

Ouand la vie une fois a perdu son erreur,

Ouaud elle w* ment plus, c'en est fait du bonheur!

Vniour, ^tre de l'être ! amour, âme de l'âme ! Nul homme plus que moi ne vécut de ta flamme ! .\ui, brûlant de ta soif sans jamais l'épuiser, \>ù\ sacrifié plus pour t'immortaliser!

Nul ne désira plus dans l'autre âme qu'il aime D#» concentrer sa vie en se perdant soi-même, Et, dans un monde à part de toi seul habité, De M* faire à lui seul sa propre éternité ! FVmmes, anges mortels, création divine, N-ul rajon dont la vie un moment s'illumine. Je le dis â cette heure, heure de vérité, (.omme je l'aurais dit quand devant la beauté Mon cœur épanoui, qui se sentait éclore. Fondait comme une neige aux rayons de l'aurore î Jp ne regrette rien de ce monde que vous : i> que la vie humaine a d'amer et de doux, (>* qui la fait brûler, ce qui trahit en elle h; ne sais quel parfum de la vie immortelle.

C'est VOUS seules! Par vous toute joie est amour. Ombres des biens parfaits du céleste séjour. Vous êtes ici-bas la goutte sans mélange Que Dieu laissa tomber de la coupe de Fange, L'étoile qui, brillant dans une vaste nuit, Dit seule à nos regards qu'une autre monde luit. Le seul garant enfin que le bonheur suprême. Ce bonheur que l'amour puise dans l'amour même , N'est pas un songe vain créé pour nous tenter; Qu'il existe, ou plutôt qu'il pourrait exister. Si, brillant à jamais du feu qui nous dévore, Vous et l'être adoré dont l'âme vous adore, L'innocence, Tamour, le désir, la beauté. Pouvaient ravir aux dieux leur immortalité!

Quand vous vous desséchez sur le cœur qui vous aime ,

Ou que ce cœur flétri se dessèche lui-même ,

Quand le foyer divin qui brûle encore en nous

Ne peut plus rallnmer sa flamme éteinte en vous.

Que nul sein ne bat plus quand le nôtre soupire.

Que nul front ne rougit sous notre œil qu'il attire.

Et que la conscience avec un cri d'effroi

Nous dit : « Ce n'est plus toi qu'elles aiment en toi ! »

Aloi*s, comme un esprit exilé de sa sphère

Se résigne en i)leurant aux ombres de la terre.

Détachant de vos pas nos yeux voilés de pleurs.

Aux faux biens d'ici-bas nous dévouons nos cœurs :

Les uns, sacrifiant leur vie à leur mémoire.

Adorent un écho qu'ils appellent la gloire ;

Ceux-ci de la faveur assiègent les sentiers,

Et veulent au néant arriver les première;

Ceux-là , des voluptés vidant la coupe infâme ,

Pour mourir tout vivants assoupissent leur âme;

D'autres, accumulant pour enfouir encor.

Recueillent dans la fange une poussière d'or.

Mais mon œil a percé ces ombres de la vie :

AucuQ de ces faux biens que le vulgaire envie, Gloire, puissance, orgueil, éprouvés tour à tour, N*ont pesé dans mon cœur un soupir de Tamour, D*un de ses souvenirs môme effacé la trace, M de mon àme une heure agité la surface. Pas plus que le nuage ou Tombre des rameaux \p ride en s'y peignant la surface des eaux. \prt^ Tamour éteint si je vécus encore, C'est pour la vérité, soif aussi qui dévore !

Ombre de nos désirs, trompeuse vérité, Que de nuits sans sommeil ne m'as-tu pas coûté, K moi comme aux esprits fameux de tous les âges Que rignorance humaine, hélas! appela sages, Tandis qu'au fond du cœur riant de leur vertu , Ils disaient en mourant : « Science, que sais-tu? » \h î si ton pur rayon descendait sur la terre , Nous tomberions frappés comme par le tonnerre ! Mais ce désir est faux comme tous nos désirs, r/pst un soupir de plus parmi nos vains soupii^ I La tombe est de l'amour le fond lugubre et sombre; La vérité toujours a nos erreurs pour ombre , Chaque jour prend pour elle un rêve de l'esprit Qu'un autre jour salue, adore , et puis maudit !

Aîez-vous vu, le soir d'un jour mêlé d'orage.

Le soleil qui descend de nuage en nuage,

A mesure qu'il baisse et retire le jour,

De ses reflets de feu les dorer tour à tour?

Lœil les voit s'enflammer sous son disque qui passe,

Et dans ce voile ardent croit adorer sa trace :

» Le \oilà, dites-vous, dans la blanche toison

Qti<> le souffle du soir balance à l'horizon !

Le voici dans les feux dont cette pourpre éclate ! »

Non , non , c'est lui qui teint ces flocons d'écarlate ;

Non, cest lui qui, trahi par ce flux de clarté,

A fendu d'un rayon ce nuage argenté.

Voile impuissant ! le jour sous l'obstacle étincelle !

C'est lui : la nue est pleine et la pourpre en ruisselle !

Et, tandis que votre œil à cette ombre attaché

Croit posséder enfln Tastre déjà couché,

La nue à vos regards fond et se décolore;

Ce n'est qu'une vapeur qui flotte et s'évapore;

Vous le cherchez plus loin, déjà, déjà trop tardl

Le soleil est toujours au delà du regard ;

Et, le suivant en vain de nuage en nuage,

Non , ce n'est jamais lui , c'est toujours son image î

Voilà la vérité! Chaque siècle à son tour

Croit soulever son voile et marcher à son jour;

Mais celle qu'aujourd'hui notre ignorance adore

Demain n'est qu'un nuage ; une auti-e est près d'édore î

A mesure qu'il marche et la proclame en vain,

La vérité qui fuit trompe l'espoir humain,

Et l'homme qui la voit dans ses roflets sans nombre

En croyant l'embrasser n'embrasse que son ombre.

Mais les siècles déçus, sans jamais se lasser.

Effacent leur chemin poui' le recommencer!

La vérité complète est le miroir du monde :

Du jour qui sort de lui Dieu le fi*appe et l'inonde;

Il s'y voit face à face, et seul il peut s'y voir.

Quand l'homme ose toucher à ce divin miroir,

11 se brise en éclats sous la main des plus sages.

Et ses fragments épars sont le jouet des âges.

Chaque siècle, chaque homme, assemblant ses débris.

Dit : « Je réunirai ces lueui*s des esprits.

Et, dans un seul foyer concentrant la lumière,

La nature à mes yeux paraîtra tout entière ! »

Il dit, il croît, il tente; il rassemble en tous lieux

Les lumineux fragments d'un tout mystérieux;

D'un espoir sans limite en i-évant il s'embrase ,

Des systèmes humains il c4argit la base;

Il wicadre au hasard, dans cette imniensili^

Sjstt^nie, opinion, mensonge, vérité :

Puis, quand il croit avoir ouvert assez d'espace

Pour que dans son foyer i*inûni se retrace ,.

il y plonge ébloui ses avides regards.

In jour foudroyant sort de ces morceaux épare :

Mais son œil, partageant Tiliusion commune,

\iMt mille vérités où Dieu n'en a mis qu'une.

(> foyer, où le tout ne peut jamais entrer.

Disperse les lueurs qu'il devait concentrer :

Comme nos vains pensers l'un l'autre se détruisent,

Ses ra\ons divergents se cix)isent et se brisent;

L'Iiomme brise à son tour son miroir en éclats,

El dit en blasphémant : « Vérité, tu n'es pas ! »

\on, tu n'es pas en nous! tu n'es que dans nos songes. Le fantôme changeant de nos propres mensonges. Le reflet fugitif de quelque astre lointain Oue l'homme doit saisir et qui fond sous Sci main, LVcho vide et moqueur des mille voix de Thomme, Oui nous répond toujours par le mot qu'on lui nomme ! Ta poursuite insensée est sa dernière erreur : Mais ce vain désir mélne a tari dans mon cœur; Je ne cherche plus rien à tes clartés funèbr(»s.

Je m'abandonne en paix à ces flots de IcMièbres, —

<>)mme le nautonier, quand le pôle est pcMclu, Quand sur l'étoile même un voile est étendu, Laissant flotter la barre au gré des vagues sombres, Croise les bras et siflle, et se résigne aux ombres. Sûr de trouver partout la ruine et la mort, Indifl'érent au moins par quel vent, sur quel boitl.

\h ! si vous paraissiez sans ombre et sans emblème. Source de la lumière, et toi, lumière même.

Je regarde en avant, et je ne vois que doute

Et ténèbres couvrant le terme de la route !

Mon êtie à chaque souffle exhale un peu de soi :

C'était moi qui soutirais, ce n'est déjà plus moi !

Chaque parole emporte un lambeau de ma vie;

L'homme ainsi s'évapore et passe; et quand j'appuie

Sur l'instabilité de cet être fuyant,

A ses tortui*es près tout semblable au néant.

Sur ce moi fugitif, insoluble problème

Qui ne se connaît pas et doute de soi-même.

Insecte d'un soleil, par un rayon produit,

Qui regarde une aurore et rentre dans la nuit.

Et que, sentant en moi la stérile puissance

D'embrasser l'infini dans mon intelligence.

J'ouvre un regard de Dieu sur la nature et moi.

Que je demande à tout : « Pourquoi? pourquoi? poui*quoi? •>

Et que, pour seul éclair et pour seule réponse.

Dans mon second néant je sens que je m'enfonce,

Que je m'évanouis en regrets superflus ,

Qu'encore une demande, et je ne serai plus ! ! !

Alors je suis tenté de prendre l'existence

Pour un sarcasme amer d'une aveugle puissance ,

De lui parler sa langue, et, semblable au mourant

Qui trompe l'agonie et rit en expirant,

D'abîmer ma raison dans un dernier délire ,

Et de finir aussi par un éclat de rire !

Ou de dire : « Vivons, et dans la volupté

Noyons ce peu d'instants au néant disputé I

Le soir vient : dérobons quelques heures encore

Au temps qui nous les jette et qui nous les dévore;

Enivrons-nous du moins de ce poison humain

Que la mort nous présente en nous cachant sa main :

Jusqu'aux bords de la tombe il croît encor des roses.

De naissantes beautés pour le désir écloses.

Dont le cœur feint l'amour, dont l'œil sait l'imiter.

ET RELIGIEUSES. Ml

El que rorgfiieil ou Tor fait encor palpiter :

Plongeons-Dous tout entiers dans ces mers de délices;

Puis, au premier dégoût trouvé dans ces calices,

Avant l'heure où les sens, de l'ivresse lassés,

Font monter l'amertume et disent : « C'est assez ! »

Voilà la coupe pleine où de son ambroisie

Sous les traits du sommeil la mort éteint la vie:

Buvons : voilà le flot qui ne fera qu'un pli

Et nous recouvrira d'un éternel oubli,

Glissons-y; dérobons sa proie à l'existence,

K la mort sa douleur, au destin sa vengeance.

Ces langueurs que la vie au fond laisse croupir.

Et jusqu'au sentiment de son dernier soupir;

El. fùt-il un réveil m^me à ce dernier somme,

Délions le destin de faire pis qu'un homme ! »

Mais cette lâche idée, où je m'appuie en vain, .>W qu'un roseau pliant qui fléchit sous ma main Elle éclaire un moment le fond du précipice, Mais comme l'incendie éc]aii*e l'édifice, Otinme le feu du ciel dans un nuage errant Éclaire l'horizon, mais en le déchirant; Ou comme la lueur lugubre et solitaire De la lampe des morts, qui veille sous la terre. Éclaire le cadavre aride et desséché , El le ver du sépulcre à sa proie attaché.

>on! dans ce noir chaos, dans ce vide sans terme, Mon âme sent en elle un point d'appui plus ferme, La conscience ! instinct d'une autre vérité , Qui guide par sa force et non par sa clarté. Comme on guide l'aveugle en sa sombre carrière. Par la voix , par la main , et non par la lumière. Xoble instinct, conscience, ô vérité du cœur! D'un astre encor voilé prophétique chaleur.

Tu m'annonces toi seule, en tes mille langages, Quelque chose qui luit derrière ces nuages. Dans quelque obscurité que tu plonges mes pas. Même au fond de la nuit tu ne t'égares pas ! Quand ma raison s'éteint, ton flambeau luit encore Tu dis ce qu'elle tait, tu sais ce qu'elle ignore; Quand je n'espère plus, l'espérance est ta voix; Quand je ne crois plus rien , tu parles , et je crois !

Et ma main hardiment brise et jette loin d'elle

La coupe des plaisirs et la coupe mortelle;

Et mon âme, qui veut vivre et souffrir encor.

Reprend vei's la lumière un généreux essor.

Et se fait, dans l'abîme où la douleur la noie.

De l'excès de sa peine une secrète joie;

Gomme le voyageur parti dès le matin ,

Qui ne voit pas encor le terme du chemin.

Trouve le ciel brûlant, le jour long, le sol rude.

Mais, fier de ses sueurs et de sa lassitude.

Dit en voyant grandir les ombres des cj-près :

« J'ai marché si longtemps que je dois être près ! »

A ce risque fatal, je vis, je me confie.

Et dût ce noble instinct, sublime duperie.

Sacrifier en vain l'existence à la mort,

J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort;

A dire , en répandant au seuil d'un autre monde

Mon cœur comme un parfum et mes jours comme une onde :

« Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur.

L'espérance un dé faux qui trompe la douleur;

Et si, dans cette lutte où son regard m'anime.

Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime ! »

Alors, semblable à l'ange envpyé du Très-Haut

Qui vint sur son fumier prendre Job en défaut.

Et qui, trouvant son cœur plus fort que ses murmures.

Versa l'huile du ciel sur ses mille blessures,

Le souvenir de Dieu descend et vient à moi,

Murmure à mon oreille, et me dit : « Lève-toi I »

Et, ra\issant mon âme à son lit de souffrance,

Sous les regards de Dieu remporte et la balance ;

El je vois riniini poindre et se réfléchir

Jus(iu'aux mers de soleils que la nuit fait blanchir.

11 répand ses rayons et voile la nature ,

Les concentre, et c'est Dieu; lui seul est sa mesure;

II puise, sans compter les êtres et les jours,

Dans un être et des temps qui débordent toujours.

Puis les rappelle à soi comme, une mer immense

Qui retire sa vague et de nouveau la lance ;

El la vie et la mort sont sans cesse et sans fin

Ce flux et ce reflux de l'océan divin :

Leur grandeur est égale, et n'est pas mesurée

Par leur vile matière ou leur courte durée;

In monde est un atome à son immensité,

Ln moment est un siècle à son éternité.

Et je suis moi, poussière à ses pieds dispersée.

Autant que les soleils, car je suis sa pensée;

Et chacun d'eux reçoit la loi qu'il lui prescrit,

La matière en matière , et l'esprit en esprit !

Graviter est la loi de ces globes de flamme;

Souffrir pour expier est le destin de l'âme :

Et je combats en vain l'arrêt mystérieux ;

Et la vie et la mort , tout l'annonce à mes yeux.

L'une et Tautre ne sont qu'un divin sacrifice;

Le monde a pour salut l'instrument d'un supplice;

Sur ce rocher sanglant où l'arbre en fut planté ,

Les temps ont vu mûrir le fruit de vérité ;

Et quand l'homme modèle et le Dieu du mystère,

Apn'*s avoir parlé, voulut quitter la terre,

Il ne couronna pas son front pâle et souffrant

Des roses que Platon respirait en mourant;

11 ne fit point descendre une échelle de flamme

Pour monter triomphant par les degrés de l'âme :

Son échelle céleste, à lui, fut une croix,

Et son dernier soupir, et sa dernière voix

Une plainte à son Père, un pourquoi sans réponse.

Tout semblable à celui que ma bouche prononce!...

Car il ne lui restait que le doute à souffrir.

Cette mort de l'esprit qui doit aussi mourir!...

Ou bien , de ces hauteurs rappelant ma pensée ,

Ma mémoire ranime une trace effacée.

Et, de mon cœur trompé rapprochant le lointain ,

A mes soirs pâlissants rend Téclat du matin;

Et de ceux que j'aimais l'image évanouie

Se lève dans mon âme, et je revis ma vie!

Un jour, c'était aux bords où les mers du Midi Arrosent l'aloès de leur flot attiédi , Au pied du mont brûlant dont la cendre féconde Des doux vallons d'Enna fait le jardin du monde ; C'était aux premiers jours de mon précoce été , Quand le cœur porte en soi son immortalité , Quand nulle feuille encor par l'orage jaunie N'a tombé sous nos pas de l'arbre de la vie. Quand chaque battement qui soulève le cœur Est un immense élan vers un vague bonheur. Que l'air dans notre sein n'a pas assez de place « Le jour assez de feu, le ciel assez d'espace. Et que le cœur, plus fort que ses émotions, Respire hardiment le vent des passions, Comme au réveil des flots la voile du navire Appelle l'ouragan, palpite, et le respire; Et je ne connaissais de ce monde enchanté

Qae le cœur d'une mère et Tceil d'une beauté. Et j*aimais; et Famour, sans consumer mon âme. Dans une âme de feu réfléchissait sa flamme, Comme ce mont brûlant que nous voyions fumer Embrasait cette mer, mais sans la consumer; Et notre amour était beau comme Tespérance , Long comme Tavenir, pur comme Tinnocence.

a Et son nom? w Ehl qu'importe un nom? Elle n'est plus

Qu*un souvenir planant dans un lointain confus ,

Dans les plis de mon cœur une image cachée ,

Ou dans mon œil aride une larme séchée I

El nous étions assis â l'heure du réveil ,

Elle et moi, seuls, devant la mer et le soleil,

Sur les pieds tortueux des châtaigniers sauvages

Qui couronnent l'Etna de leurs derniers feuillages ;

Et le jour se levait aussi dans notre cœur.

Long, serein, rayonnant, tout lumière et chaleur;

Los brises qui du pin touchaient les larges faîtes

Y prenaient une voix et chantaient sur nos tétci ;

Par l'aurore attiédfs , les purs souffles des airs

En ^ues de parfum montaient du lit des mers.

Et jusqu'à ces hauteurs apportaient par boufl'ées

Des flots sur les rochers les clameurs étoufl'ées.

Des chants confus d'oiseaux, et des roucoulements.

Des cliquetis d'insecte, ou des bourdonnements,

Mille bruits dont partout la solitude est pleine ,

Que l'oreille retrouve et perd à chaque haleine.

Témoignages de vie et de félicité.

Qui disaient : « Tout est vie , amour et volupté ! »

Et je n'entendais rien que ma voix et la sienne,

La sienne, écho vivant qui renvoyait la mienne;

Et ces deux voix d'accord , vibrant à l'unisson ,

>€ confondaient en une et ne formaient qu'un son î

Et nos yeux descendaient d'étages en étages,

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