II. S
3ÎÎ HARMONIES POÉTIQUES
Des rochei's aux forêts, des forêts aux rivages. Du rivage à la mer, dont récume d'abord D'une frange ondoyante y dessinait le bord , Puis, étendant sans un son bleu semé de voiles. Semblait un second ciel tout blanchissant d'étoiles; Et les vaisseaux allaient et venaient sur les eaux , Rasant le flot de Faile ainsi que des oiseaux; Et quelques-uns, glissant le long des hautes plages. Mêlaient leurs mâts tremblants aux arbres des rivages. Et jusqu'à ces sommets on entendait monter Les voix des matelots que le flot fait chanter. Et l'horizon, noyé dans des vapeurs vermeilles. S'y perdait; et mes yeux plongés dans ces meneilles, S'égarant jusqu'aux bords de ce miroir si pur, Remontaient dans le ciel de l'azur à l'azur. Puis venaient, éblouis, se reposer encore Dans un regard plus doux que la mer et l'aurore. Dans les yeux enivrés d'un être ombre du mien. Où mon délire encor se redoublait du sien ! Et nous étions en paix avec cette nature , Et nous aimions ces prés, ce ciel, ce doux murmure. Ces arbres, ces rochers, ces astres, cette mer; Et toute notre vie était un seul aimer ! Et notre âme, limpide et calme comme l'onde. Dans la joie et la paix réfléchissait le monde ; Et les traits concentrés dans ce brillant milieu Y formaient une image, et l'image était... Dieu! Et cette idée, ainsi dans nos cœurs imprimée. N'en jaillissait point tiède, inerte, inanimée. Comme l'orbe éclatant du céleste soleil Qui flotte terne et froid dans l'Océan vermeil , Mais vivante et brûlante, et consumant notre àme. Comme sort du bûcher une odorante flamme! Et nos cœurs embrasés en soupirs s'exhalaient. Et nous voulions lui dire... et nos cœurs seuls parlaient. Et qui m'eût dit alors qu'un jour la grande image .De ce Dieu pâlirait sous l'ombre du nuage.
Qiril faudrait le chercher en moi, comme aujourd'hui,
Et que le désespoir pouvait douter de lui :
J'aurais ri dans mon cœur de ma crainte insensée,
Ou j'aurais eu pitié de ma propre pensée.
Et les jours ont passé courts comme le bonheur.
Et les ans ont brisé Timage de mon cœur :
Tout s'est évanoui ! Mais le souvenir reste
De Tapparition matinale et céleste;
El comme ces mortels des temps mystérieux.
Que visitaient jadis des envoyés des cieux ,
Quand leurs yeux avaient vu la divine lumière.
S'attendaient à la mort et fermaient leur i)aupière,
\a rayon pâlissant de mon soir obscurci ,
Je dis : « J'ai vu mon Dieu; je puis mourir aussi ! »
Mais Celui dont la vie et l'amour sont l'ouvrage
\*a pas fait le miroir pour y briser l'image !
Et, sûr de l'avenir, je remonte au passé.
Quel est, sur ce coteau du matin caressé,
\ui bords de ces flots bleus qu'un jour du matin dore,
ije toit champêtre et seul , d'où rejaillit l'aurore ?
La fleur du citronnier l'embaume., et le cyprès
L'enveloppe au couchant d'un rempart sombre et frais,
Et la vigne, y couvrant de blanches colonnades.
Court en festons joyeux d'arcades en arcades;
La colombe au col noir roucoule sur les toits.
Et sur les flots dormants se répand une voix ,
L'ne voLx qui cadence une langue divine ,
Et d'un accent si doux, que l'amour s'y devine.
Le poilique au soleil est ouvert : une enfant
\u front pur, aux yeux bleus, y guide en triomphant
l n lévrier folâtre aussi blanc que la neige.
Dont le regard aimant la flatte et la protège.
De la plage voisine ils prennent le sentier.
Qui serpente à travers le myrte et l'églantier :
l ne barque non loin, vide et légère encore,
Je regarde en avant, et je ne vois que doute
Et ténèbres couvrant le terme de la route !
Mon éti*e à chaque souffle exhale un peu de soi :
C'était moi qui soufl'rais, ce n*est déjà plus moi!
Cha(fue parole emporte un lambeau de ma vie ;
L'homme ainsi s'évapore et passe; et quand j'appuie
Sur l'instabilité de cet être fuyant,
A ses tortui-es près tout semblable au néant.
Sur ce moi fugitif, insoluble problème
Qui ne se connaît pas et doute de soi-même,
Insecte d'un soleil, par un rayon produit,
Qui regarde une aurore et rentre dans la nuit,
Et que, sentant en moi la stérile puissance
D'embrasser l'infini dans mon intelligence,
J'ouvœ un regard de Dieu sur la nature et moi.
Que je demande à tout : « Pourquoi? pourquoi? poui^quoi? •
Et que , pour seul éclair et pour seule réponse ,
Dans mon second néant je sens que je m'enfonce.
Que je m'évanouis en regrets superflus,
Qu'encore une demande, et je ne serai plus ! I !
Aloi-s je suis tenté de prendre l'existence
Pour un sarcasme amer d'une aveugle puissance ,
De lui parler sa langue, et, semblable au mourant
Qui trompe l'agonie et rit en expirant,
D'abîmer ma raison dans un dernier délire ,
Et de finir aussi par un éclat de rire !
Ou de dire : « Vivons, et dans la volupté
Noyons ce peu d'instants au néant disputé !
Le soir vient : dérobons quelques heures encore
Au temps qui nous les jette et qui nous les dévore;
Enivrons-nous du moins de ce poison humain
Que la mort nous présente en nous cachant sa main ;
Jusqu'aux bords de la tombe il croit encor des roses.
De naissantes beautés pour le désir écloses,
Dont le cœur feint l'amour, dont l'œil sait l'imiter,
Et que Torgueil ou Por fait encor palpiter :
Plongeon*r-nous tout entiers dans ces mers de délices;
Puis, au premier dégoût trouvé dans ces calices,
A^ant l'heure où les sens, de Tivresse lassés.
Pont monter Tameiiume et disent : a C'est assez ! »
Voilà la coupe pleine où de son ambroisie
Sous les traits du sommeil la mort éteint la vie:
Bu>ons : voilà le flot qui ne fera qu'un pli
El nous recouvrira d'un éternel oubli,
Clisî>ons-y; dérobons sa proie à l'existence,
\ la mort sa douleur, au destin sa vengeance.
Ces langueurs que la vie au fond laisse croupir,
Et jiisiiu'au sentiment de son dernier soupir;
Et, fût-il un réveil m Ame à ce dernier somme.
Délions le destin de faire pis qu'un homme ! »
\lais cette lâche idée, où je m'appuie en vain,
>*e>t qu'un roseau pliant qui fléchit sous ma main :
Elle éclaire un moment le fond du précipice.
Mais comme l'incendie éclaire l'édifice.
Comme le feu du ciel dans un nuage errant
Éclaire l'horizon, mais en le déchirant;
Ou comme la lueur lugubre et solitaire
De la lampe des morts, qui veille sous la terre,
Êrlaire le cadavre aride et desséché ,
El le ver du sépulcre à sa proie attaché.
\on ! dans ce noir chaos, dans ce \ide sans terme, Mon âme sent en elle un point d'appui plus ferme, La conscience ! instinct d'une autre mérité. Qui guide par sa force et non par sa clarté. Comme on guide l'aveugle en sa sombre carrière, Par la voix , par la main, et non par la lumière. Noble instinct, conscience, ô vérité du cœur! D'un astre encor voilé prophétique chaleur.
3«6 HARMONFES POÉTIQUES
Et, pour tracer sa route à l'aveugle nature, Tu marchas devant Dieu !
Mais tu ne gardas pas sans cesse
Les mêmes formes à ses yeux :
Tu les pris toutes, ô Sagesse,
Afin de glorifier mieux!
Tantôt brise et rayons, tantôt foudre et tempêtes, Son terrible ou plaintif des harpes des prophètes, Colonne qu'Israël voit marcher devant soi. Parabole touchante ou sanglant sacrifice, Sueur des Oliviers la veille du supplice , Grâce et vertu coulant de ce divin calice , C'est toi, c'est toujours toi!
Le genre humain n'est qu'un seul être
Formé de générations;
Comme un seul homme on le voit naître :
Ton souffle est dans ses passions.
Jeune, son âme immense, orageuse et profonde. Déborde à flots d'écume et ravage le monde ; Tu sèmes ses flocons de climats en climats ; Ton accent belliqueux a l'éclat du tonnerre. Ton pas retentissant secoue au loin la terre. Et le dieu qui te lance est le dieu de la guerre Servi par le trépas !
Tu revêts la forme sanglante
D'un héros, d'un peuple, d'un roi;
Tu foules la terre tremblante
Qui passe et se tait devant toi.
Mais quand le sang glacé dans ses veines s'arrête , Le genre humain, qui sent que son heure s'apprête. S'élève de la vie à l'immortalité :
Tu marches devant lui, sous l'ombre d'une idée! D'un immense désir la terre est possédée. Et, dans les flots d'erreur dont elle est inondée. Cherche une vérité !
Alors tu descends; tu respires
Dans ces sages, flambeaux mortels,
Dans ces mélodieuses lyres
Qui soupirent près dos autels.
La pensée est ton feu, la parole est ton glaive! L*esprit humain flottant s'abaisse et se relève. Comme au roulis des mers le mât des matelots. Mais tu choisis surtout les bardes dans la foule : Dans leurs chants immortels l'inspiration coule; Cette onde harmonieuse est le fleuve qui roule Le plus d'or dans ses flots.
Où sont-ils, âme surhumaine.
Ces instruments de tes desseins?
Où sont-ils, dès que ton haleine
A cessé d'embraser leurs seins?
Ils meurent les premiers!... Foyer qui se consume. Flots qui rongent la rive et fondent en écume, \rbres brisés du vent sous qui l'herbe a ployé ! En néant avant nous ils viennent se résoudre; Tu jettes leur orgueil et leur nom dans la poudre. Et ton doigt les éteint comme il éteint la foudre Quand elle a foudroyé.
Il se fait un vaste silence :
L'esprit dans ses ombres se perd , . Le doute étouffe l'espérance,
Et croit que le ciel est désert !
Puis tel qu'un ch^ne obscur, longtemps avant l'orage Dont frémit tout â coup l'immobile feuillaj^e. Et dont l'oiseau s'enfuit sans entendre aucun son. Le monde, où nul éclair ne te précède encore, D'un inquiet ennui se trouble et se dévore, Et, comme à son insu, de l'esprit qu'il ignore Sent le divin frisson!
Et le ciel se couvre , et la terre
Croit qu'un astre s'est approché ; Et nul ne comprend ce mystère :
Car ton maître est un Dieu caché.
Mais moi je te comprends, car je baisse la tête! J'entends venir de loin la céleste tempête ; Et, d'un effroi stupide impassible témoin. Quand de l'antique jour les clartés s'affaiblissent, Quand des lois et des mœurs les colonnes fléchissent , Que la terre se trouble et que les cieux pâlissent. Je dis : « Il n'est pas loin ! »
Les voilà, ces heures divines!
Les voilà ! Mes yeux , ouvrez-vous !
La poussière de nos ruines
S'élève entre le jour et nous.
De quel vent soufflera l'esprit que l'homme appelle? L'âme avec plus de soif jamais l'attendit-elle? Jamais passé sur nous croula-t-il plus entier? Jamais l'homme vit-il à l'horizon des âges Gronder sur l'avenir de plus sombres orages, Et te prépara-t-il entre plus de nuages Un plus divin sentier ?
Fends la nue, et suscite un homme,
Un homme palpitant de toi !
Que son front rayonnant le nomme
Aux regards qui cherchent ta foi !
D'un autre Sinaï fais flamboyer la cime. Retrempe au feu du ciel la parole sublime, Ce glaive de l'esprit émoussé par le temps ! De ce glaive vivant arme une main mortelle; Parais, descends, travaille, agite et renouvelle, Et ranime de l'œil et du vent de ton aile Tes derniers combattants !
Que la mer des erreurs s'amasse; Qu'elle soulève son limon ,
Pour engloutir l'heureuse race De ceux qui marchent en ton nom !
Sur la mer en courroux que ta droite s'étende ! Que ton souffle nous creuse une route, et suspende Ces flots qui sous nos pas s'ouvrent comme un tombeau ! Que le gouffre trompé sur lui-même s'écroule! Que l'écume des temps dans ses abtmes roule, Et que le genre humain la traverse, et s'écoule Vers un désert nouveau I
Je le vois : mon regard devance
Les pas des siècles plus heureux !
La colonne de l'espérance
Marche et m'éclaire de ses feux !
Tu souffleras plus pur sur des plages nouvelles : Ton aigle pour toujours n'a pas plié ses ailes; La nature à son Dieu garde encor de l'encens; Il est encor des pleurs sous de saintes paupières, Du ciel dans les soupirs , dans les cœurs des prières , El, sur ces harpes d'or qui chantent les dernières, . Quelques divins accents !
Oh! puissé-je, souffle suprême,
Instrument de promission ,
Sous ton ombre frémir moi-même,
Comme une harpe de Sion !
Puissé-je, écho mourant des paroles de vie. De l'hymne universel être une voix choisie , Et, quand j'aurai chanté mon cantique au Seigneur, Plein de l'esprit divin qui fait aimer et croire, Ne laisser ici-bas pour trace et pour mémoire Qu'une voix dans le temple, un son qui dise : « Gloire Au souffle créateur î »