‹ Œuvres de LamartineChapitre 79 sur 145 · PAR M. SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

PAR M. SAINTE-BEUVE

Juillet 1829.

Le ;our que je vous vis pour la troisième fois. CV;ait en juin dernier, voici bientôt deux mois : \<Mis en souviendi-ez-vous? j'ose à peine le croire: Mais ce jour à jamais emplira ma mémoire. \pi*<^s nous être un peu promenés seul à seul, • \i\ pied d'un marronnier ou sous quelque tilleul , >ous vînmes nous asseoir, et longtemps nous causâmes be nous, des maux humains, des besoins de nos âmes : «loi surtout, moi plus jeune, inconnu, curieux, J aspirais vos regards, je lisiiis dans vos jeux, lomme aux yeux d'un ami qui vient d'un long \oyage; le rapportais au cœur cha({ue éclair du \isage, Kt dans vos souvenii-s ceux que je choisissais. C'était \otre jeunesse, et vos premiers accès Dal)ord flottants, obscurs, d'ardente poésie, Kt les égarements de votre fantaisie, \os mouvements sans but, vos courses en tout lieu, \vant qu'en votre cœur le démon fût un dieu. Sur la terre jeté, manquant de lyre encore , Krrant, que faisiez-vous de ce don qui dévore ?

1. L^ trois pii»ccs qui suivant >ont lollfs auxquoll»*» rorn'spondeiil la sop ■ v.TM», la onzième et la treiiième Harmonie du livrr prtMni«T.

362 ÉFITRE A M. DE LAMARTINE.

OÙ vos pleurs allaient-ils? par où montaient vos chants?

Sous quels antres profonds, par quels brusques penchants

S'abîmait loin des yeux le fleuve? Quels orages

Ce soleil chaulTait-il derrière les nuages?

Ignoré de vous-même et de tous, vous alliez...

Où? dites, parlez-moi de ces temps oubliés.

Enfant, Dieu vous nourrit de sa sainte parole;

Mais bientôt le laissant pour un monde frivole ,

Et cherchant la sagesse et la paix hors de lui ,

Vous avez poursuivi les plaisirs par ennui;

Vous avez, loin de vous, couru mille chimères.

Goûté les douces eaux et les sources amères.

Et sous des deux brillants, sur des lacs embaumés.

Demandé le bonheur à des objets aimés.

Bonheur vain! fol espoir! délire d'une fièvre!

Coupe qu'on croyait fraîche , et qui brûle la lèvre !

Flocon léger d'écume, atome éblouissant

Que l'esquif fait jaillir de la vague en glissant !

Filet d'eau du désert que boit le sable aride !

Phosphore des marais, dont la fuite rapide

Découvre plus à nu l'épaisse obscurité

De l'abîme sans fond où dort l'éternité !

Oh ! quand je vous ai dit à mon tour ma tristesse .

Et qu'aussi j'ai parlé des jours pleins de vitesse ,

Ou de ces jours si lents qu'on ne peut épuiser,

Goutte à goutte tombant sur le cœur sans l'user;

Que je n'avais au monde aucun but à poursuivre ;

Que je recommençais chaque matin à vivre :

Oh ! qu'alore sagement et d'un ton fraternel

Vous m'avez par la main ramené jusqu'au ciel !

« Tel je fus, disiez-vous : cette humeur inquiète.

Ce trouble dévorant au cœur de tout poète.

Et dont souvent s'égare une jeunesse en feu ,

N'a de remède ici que le retour à Dieu ;

Seul il donne la paix, dès qu'on rentre en la voie;

Au mal inévitable il mêle un peu de joie.

Nous montre en haut l'espoir de ce qu'on a rêvé.

ÊPITRB A M. DE LAMARTINE. 363

El sinon le bonheur, le calme est retrouvé. »

Et souvent depuis lora, en mon âme moins folle, J*ai mûrement pesé cette simple parole; Je la porte avec moi, je la couve en mon sein. Pour en faire germer quelque pieux dessein. Mais quand j'en ai longtemps échauffé ma pensée. Que la Prière en pleurs, à pas lents avancée, Ma baisé sur le front comme un fils, m'enlevant Dans ses bras, loin du monde, en un rêve fervent. Et que j'entends déjà dans la sphère bénie Des harpes et des voix la douceur infinie , \oi!à que dans mon âme, alentour, au dedans, Oueljues funestes cris, quelques désii-s grondants iVlatent tout à coup, et d>n haut je retombe Plus l)as dans le péché, plus avant dans la tombe! Ht pourtant aujourd'hui qu'un radieux soleil \i>nt d'ouvrir le matin à l'orient vermeil; ()jand tout est calme encor, que le bruit de la ville Sé\eille à peine autour de mon paisible asile;

* rinstant où le cœur aime à se souvenir.

Où l'on pense aux al>sents, aux morts, à l'avenir,

• otre parole, ami, me revient, et j'y pense;

Et, consacrant pour moi le l)eau jour qui commence. Je \ous renvoie à vous ce mot que je vous dois, A vous, sous votre vigne, au milieu des grands bois. I^ désormais, sans trouble, au port après l'orage, Rafraîchissant vos jours aux fraîcheurs de l'ombrage. Vous vous plaisez aux lieux d'où vous étiez sorti : Que verriez-vous de plus? vous avez tout senti. Lps heures qu'on maudit et celles qu'on caresse \ous ont assez comblé d'amertume ou d'ivresse. Des passions en vous les rumeurs ont cessé ; De vos afllictions le lac est amassé; il ne bouillonne plus; il dort, il doit dans l'ombre. Au fond de vous, muet, inépuisable et sombre: Alentour un esprit flotte, et de ce côté

Les lieux soot revêtus d'une triste beauté : Mais ailleurs, mais pailoui, que la lumière est pure! Quel dôme vaste et bleu couronne la verdure; Et combien cette voix pleure amoureusement ! Vous chantez, vous priez, comme Abel, en aimant; Votre cœur tout entier est un autel qui fume ; *Vous y mettez Tencens, et Féclair le consume; Chaque ange est votre frère, et quand vient l'un d'entre eux. En vous il se reposée, — ô grand homme, homme heureux!

Depuis que cette pièce a été adressée à l'illustre poète, deux aflreui malheurs sont venus la démentir, et montrer que pour le grand homme heureux tout le lac des afflictions n'était pas amassé * il y manquait une goutte encore, et la plus amère.

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